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10 mai 2026 7 10 /05 /mai /2026 16:38

Un squelette les jambes en l’air

Chef d’œuvre sens dessus dessous

 

La situation n’était pas catastrophique, mais elle était préoccupante.

Les murs regorgeaient d’humidité non loin du chef-d’œuvre. Algues vertes et petites mousses proliféraient à quelques dizaines de centimètres de la sculpture, en contrebas de l’autel dont le soubassement, partiellement creux, était rempli de restes osseux de la famille des ducs de Bar. Au-dessus de l’autel et dans une grande niche centrale, le squelette de René de Chalon, ou du moins sa représentation sculptée, était là, debout, imperturbable, dressant son bras gauche vers le ciel, un cœur dans la main, espérant la clémence divine au jugement dernier et indifférent aux manifestations biologiques bien vivantes se trouvant en contrebas à sa droite.  

La Direction Régionale des Affaires Culturelles de la région Lorraine était bien plus sensible que le squelette à la gravité de la situation. Elle commanda d’abord à la société GRAHAL une étude documentaire complète sur l’histoire matérielle de l’œuvre, de sa création à nos jours. Elle commanda aussi à l’Architecte en Chef de l’édifice un diagnostic de l’état des murs de l’église Saint-Etienne de Bar-le-Duc. C’est là que se trouve dans une chapelle du transept sud cette étrange sculpture, élancée comme un vivant et décharnée comme un mort. Enfin, on m’avait sollicité pour que je fasse un diagnostic précis de cette œuvre célébrissime, ce qui n’avait pas encore été fait suivant les critères modernes de Conservation-Restauration. Etait-elle en réel danger ? Si oui, quelles préconisations pourrais-je fournir, autant pour la sauvegarde de l’œuvre elle-même que pour celle de son environnement immédiat  ?

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Né en 1519, René de Chalon, prince d’Orange et stathouder de Hollande, de Zélande, d’Utrecht et de Gueldre, était capitaine général de cavalerie dans les troupes impériales. Ce sont elles qui firent en juillet 1544 le fameux siège de Saint-Dizier (Haute-Marne). Située aux confins de la Champagne et de la Lorraine, cette ville était puissamment fortifiée et tenue par les troupes françaises. Cet événement se passa au cours d’une énième « guerre d’Italie », opposant depuis si longtemps François 1er et Charles Quint.

 Atteint par un impact de couleuvrine pendant les combats, le prince mourut le 15 juillet 1544, assisté par l’empereur lui-même. Ses restes furent rapatriés à Bar-le-Duc, aujourd’hui en Lorraine (département de la Meuse). On sépara son cœur et ses entrailles qui restèrent à Bar, tandis que le reste du corps fut transporté à Breda (Pays-Bas) pour être inhumé dans le caveau familial. Sa veuve commanda au fameux sculpteur Ligier Richier un « Transi », à insérer dans un monument conçu pour abriter les restes restés ( sic ) en Lorraine (dans l’ancienne collégiale Saint-Maxe). La sculpture fut déposée plus tard en 1790 (afin d’être sauvée de la destruction de la collégiale)  pour être placée à l’endroit actuel dans l’église Saint-Etienne, après construction de la chapelle que l’on connait et qui lui fut dédiée.

Ce mot de « transi » a été conservé dans l’usage, mais uniquement comme adjectif pour signifier un engourdissement, une immobilisation par exemple due au froid. Il est en revanche utilisé comme substantif de façon plus précise en histoire de l’art, pour définir la représentation du corps humain nu, rigide, en train de se décomposer plusieurs mois ou même années après la mort.   Contrairement au gisant ensommeillé aux traits idéalisés, représentation d’une mort douce en attente du jugement dernier,  celle du « Transi » est toujours réaliste, destinée à frapper le spectateur en lui montrant le caractère inéluctable de la décomposition de la part charnelle de toute personne.

Les Transis sculptés se comptent par dizaines à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance. Ils sont généralement couchés, sculptés dans l’épaisse dalle recouvrant le tombeau du défunt. Plus rares sont ceux redressés, debout, se tournant vers le ciel dans une attitude suppliante, donc en contradiction avec leur état de cadavre qui devrait être évidemment allongé et immobile. Le nôtre, celui de Bar-le-Duc, est fièrement dressé et présente son cœur dans sa main gauche levée (reconstitution moderne cependant peu fiable). On dit que René de Chalon avait souhaité avant sa mort que la sculpture le représente précisément trois ans après le décès. Les restes de chair sont relativement importants, mais desséchés sur les os anatomiquement bien traités. Parfois seule la peau subsiste, qu’elle soit collée à l’os ou laissée libre, comme celle de l’abdomen vidé de ses entrailles.

Mais comment la sculpture est-elle structurellement constituée ? Comment tient-elle debout sans risque de chute, alors qu’elle semble être détachée du fond de la niche où elle se trouve ? Elle semble ne tenir que par un miracle d’équilibre, la surface de sustentation de ses pieds étant extrêmement réduite.  

Il faut tout d’abord savoir que ce « squelette » est constitué de trois parties. On a  de bas en haut les jambes jusqu’au bassin, puis le haut du bassin avec le torse et la tête, et enfin le bras gauche, dressé. Seule la partie basse est fixée au mur par un tenon partant de la fesse droite, peu visible. Le bloc formant le torse et la tête est simplement posé « à sec » sur le haut du bassin, suivant un joint sinueux finement dressé.

Le bras tient par lui-même, retenu par un système de tenon-mortaise pyramidal. Des tenons sous les pieds sont insérés dans une cavité de la pierre servant de base, bloqués par mortier de chaux.

Le matériau pourrait être celui de la pierre de Tonnerre, qu’on retrouve un peu partout dans les régions Grand-Est et Bourgogne pour les travaux de sculpture, en raison de la finesse et la fermeté de son grain, ainsi que de son caractère très homogène (plus que dans les pierres locales de Lorraine). Il n’y a pas de restes de polychromie, s’il n’y en a jamais eu (aucune trace n’est visible, même dans les creux les plus profonds de l’œuvre). La finition de surface est poussée, le plus adoucie possible, mais non polie (la pierre de Tonnerre n’est pas assez dure pour accepter le poli). Un produit très fluide (cire chauffée ?), transparent et légèrement « lustrant » fut peut-être appliqué sur la surface, mais il ne fut pas précisément décelé à l’observation.

La sculpture n’est donc pas en contact avec la maçonnerie, ce qui la protège de toute infiltration malheureuse. L’épiderme de la pierre n’est pas altéré par des sels solubles nuisibles, complètement absents. Cette surface ne présente aucun dommage, et ne risque rien tant qu’elle n’est pas en contact (même par capillarité) avec de l’eau sous forme liquide. Aucun microorganisme n’est visible sur sa surface, ni algues, ni mousses, contrairement à ce qu’on voit sur les murs à quelques dizaines de centimètres de là. Une légère poussière recouvre la surface, sans danger pour l’œuvre

Donc, finalement, tout semble aller assez bien.

Oui, tout va bien sauf que, derrière la fesse droite (ou plutôt l’arrière droit du bassin, la chair de la fesse s’étant fortement desséché) une fine fissure verticale parcourt la pierre. De plus, elle se trouve juste au niveau de la seule fixation qui maintient au fond de la niche la sculpture dans sa position verticale. Par ailleurs, la surface de sustentation des pieds est extrêmement réduite, surtout en raison des tenons sculptés sous les plantes des pieds. Il n’est pas possible dans l’état actuel des choses d’en voir davantage, d’en savoir davantage.

 

Comble de malheur, Cette fissure se trouve juste au niveau de la fixation maintenant la sculpture contre le mur de la niche. Et, pour couronner le tout, on voit que cette fixation est rouillée en surface. Par accroissement de volume due à l’oxydation du fer, la rouille aurait-elle fendu la pierre au seul endroit où la sculpture est stabilisée ? Enfin et surtout y a-t-il risque de chute ?

 

Fissure vue du haut, après dépose de la sculpture

 

 

Evidemment informée de la situation, l’administration responsable (la DRAC Lorraine) approuva ma proposition de dépose puis d’intervention au cas elle s’avérerait nécessaire une fois un diagnostic complet effectué.

En bonne intelligence avec le musée local, le charmant musée Barrois, il fut donc décidé de déposer l’œuvre, de la sortir de sa chapelle et de son église, de la transporter jusqu’au musée et enfin de l’installer dans une grande salle d’exposition. Cet espace serait aménagé pour recueillir l’œuvre pour sa restauration. Il serait fermé les jours d’intervention, ouvert le reste du temps au public avec des panneaux expliquant la raison et la nature de l’opération.

 

Ce qui fut décidé fut fait : un beau matin de juin 2002 on put voir le parvis se remplir peu à peu de différentes populations : les badauds bien sûr, la police évidemment, la presse naturellement, et surtout le personnel (avec son camion) d’une entreprise spécialisée en transport d’œuvres d’art. La solution technique fut simple, étant donné le peu de chemin à parcourir (environ 200 mètres) : une fois descendu de l’autel et sorti de sa chapelle, le squelette  fut placé sur de simples brancards recouverts de mousse adaptée. A la vitesse d’un convoi funéraire (ce qui était de circonstance) le camion roula lentement jusqu’au musée pour y déposer l’œuvre, la maréchaussée ne quittant pas le véhicule d’un pouce.

 

Les trois parties de la sculpture furent alors placées sur une grande table, recouverte d’un tapis de mousse. On avait au préalable réfléchi au problème de l’installation de la sculpture pour sa restauration, en fonction de sa constitution, car il était impossible de placer le torse et la tête verticaux puisque le haut du bassin était ondulé, non horizontal. Laisser cette partie couchée n’était pas souhaitable non plus pour le travail de restauration.

Une idée toute simple s’imposa rapidement : il suffisait de concevoir un socle avec la même courbure que le joint ondulé du bassin. Le torse n’aurait plus qu’à être posé dessus. Quant aux jambes, il suffisait de réaliser un autre socle, dont la courbe serait l’inverse de la première. Evidemment, cela aurait pour conséquence de retourner les jambes ! Ces deux socles furent constitués de plaques de contreplaqué collées / vissées entre elles, après avoir été découpées à la scie sauteuse à l’exacte forme ondulée du joint. 

On eut donc pendant quelque temps au musée Barrois de Bar-le-Duc la sculpture d’un squelette,  avec d’un côté le torse et la tête, et de l’autre les jambes en l’air, non par plaisanterie mais par nécessité. Cette perspective, techniquement sérieuse, plut beaucoup. Une fois réalisée l’installation fit son petit effet sur les visiteurs ainsi que sur le personnel du musée. Il est rare de voir les gens sourire spontanément devant une œuvre d’art ancien ! Surtout un squelette démembré…

Il parait qu’à Bar-le-Duc on s’en souvient encore, vingt-cinq ans après.

 

Le corps resta sur ce socle (lui-même posé sur un plateau tournant de sculpteur) le temps de la restauration tandis que les jambes (environ 30 kg) furent  ou non suivant les besoins déposées et allongées sur la grande table. Le bras gauche (environ 8 kg), lui, resta posé sur un tapis de mousse pour sa restauration (sauf pour la photo !). Cette disposition du bassin sur le socle et des jambes en l’air fut également bien pratique pour l’ingénieur du LERM (laboratoire basé en Arles) à qui on demanda d’ausculter le bassin, afin de déterminer au mieux la nature et les dimensions du tenon rouillé, avant toute intervention physique sur l’œuvre. La technique d’investigation fut celle du radar et non celle de la radiographie étant donnée l’épaisseur déjà importante de la pierre à traverser par les rayons. Quant à une gammagraphie (qui dans l’idéal aurait été la meilleur technique), il était impensable de la réaliser dans ce contexte muséal, pour des raisons évidentes de protection et de sécurité. Cette auscultation particulière nous appris que le  tenon était long d'environ 8 cm. ll apparut possible de l'extraire. 

La restauration qui suivit se composa de toutes les étapes classiques dans ce cas, structurelles puis superficielles :

Extraction du tenon rouillé et son remplacement par un autre en inox, noyé dans une résine insensible à une atmosphère humide.

 

  • Renforcement et jonction structurelle entre les deux talons (tiges en inox recourbées recouvertes par la suite d'un mortier acrylique)
  •  

     

  • Reprise des joints de cassure du bras gauche et retouche des petits comblements (ici en cours, avant arasement des joints)
  •  

 

Une fois restaurée la sculpture put alors rejoindre sa chapelle d’origine dans l’église Saint-Etienne, après que ma collègue Françoise Joseph, conservatrice-restauratrice de peinture murale, eut magnifiquement réalisé les travaux de consolidation et de retouche de toutes les parties peintes de cette chapelle funéraire.

D’autres collaboratrices, alors stagiaires ou assistantes, vinrent ponctuellement m’accompagner pour la restauration. Je les remercie ici à nouveau : Fabienne Druilhe, Clara Stagni, Virginie Deschamps.

 

Des informations les plus complètes concernant cette sculpture et sa restauration se trouvent dans l’article Wikipedia  « Transi de René de Chalon » et particulièrement sa note 11.

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27 février 2026 5 27 /02 /février /2026 08:11

 

Souvenirs choisis d'un restaurateur du patrimoine

J'ai le plaisir de vous annoncer la publication sous forme papier de mon livre "Souvenirs choisis d'un restaurateur du patrimoine". Il est constitué de la plupart des articles (relus et corrigés) parus dans ce blog depuis plusieurs années. 
Un grand merci à mes fidèles lecteurs, particulièrement à ceux qui m'ont suggéré de rassembler tous ces textes pour en faire un ouvrage cohérent et surtout plus lisible dans sa forme papier que sur écran petit ou grand. 
Le livre est constitué d'une cinquantaine de chapitres (j'en ai laissé quelques uns accessibles sur le blog). La couverture (1ère et 4ème) et le sommaire se trouvent ci-dessous. 

J'en ai fait deux versions que vous pouvez commander sur internet.
La première avec le texte accompagné d'environ 300 illustrations couleur (prix public 38,50 €).

https://www.amazon.fr/dp/B0GNK4TVXJ/ref=sr_1_2?
La deuxième avec le texte seul (prix public 17,50)

https://www.amazon.fr/dp/B0GNN75XQW/ref=sr_1_1?

 

Encore merci !!! 

 

 

Sommaire

 

Introduction                                                                                             4

                                                                                                         

1962 Château de Vincennes – Plus heureux qu’un roi                           7

1969 Saint-Cyr-l’École - Une bêtise de vandale au lycée militaire      11

1972 Villeneuve d’Ascq – Tout sauf ingénieur                                     15

1973 Gennevilliers - Un petit boulot en usine                                       17

1973 Un manuel remarquable en Anjou, Alcide le tailleur de pierre     19

1973 Un manuel remarquable à Cucuron, Mathias le luthier                 23

1974 Paris – Astronomie, piano, fromage et pierre de taille                   29

1975 Blois – Les mots du tailleur de pierre                                             35

1975 Toulouse - Un matin de tailleur de pierre                                       41

1976 Toulouse - Une nuit chez les Compagnons du Devoir                   45

1976 Versailles - De la coupe des pierres chez les femmes-soldats        51

1977 Basilique Saint-Denis – Avec l’ami Jojo, avec l’ami Pierrot         57

1978 Un peu partout - De la sculpture                                                   67

1981 Saint-Denis et Paris Gobelins - Stupéfaction et tapis rouge         77

1981 Paris Gobelins - Luxe et enthousiasme                                          85

1983 Paris Gobelins - L’œuvre d’art dévoile son intimité                      93

1985 Vienne - Le chemin de Rome passe par l’Autriche                      103

1987 Rome - A la recherche d’imposteurs à la Villa Médicis               109

1987 Rome - Comédie, carnaval, et la mort de de l’académisme          121

1987 Rome - La colonne Trajane et un peu d'Oulipo                            129

1992 Une génération bénie de restaurateurs                                          139

1993 Un conservateur de musée en pyjama                                           149

1993-2017 La crasse sur la pierre, le laser de nettoyage et son jaune  155

1995-2000 Autun - De la couleur !  Ah quel bonheur !                         167

1990-1997 Louvre - Femmes, hommes et dieux de marbre                  177

1995 Phnom Penh et Angkor - Une mission au Cambodge                 189

1998 Beyrouth - La restauration du sarcophage d’Ahiram                  197

1995-1998 Paris -Torpeur et véhémence en Commission supérieure     

des monuments historiques.                                                                    209

2000 Dijon - Autour du Puits de Moïse - Cruauté                                  217

2001 Dijon - Autour du Puits de Moïse - Hostilités                               225

2002 Dijon - Autour du Puits de Moïse - Sérénité                                 237

2007 Senlis – Le plus beau métier du monde (1)                                   251

2007 Senlis – Le plus beau métier du monde (2)                                  267

2007 Senlis - Dialogue avec le Christ du tympan                                 279

2008 MetzUn chancel mérovingien ? carolingien ? les deux ? (1) 285

2008 Metz – Un chancel mérovingien ? carolingien ? les deux ? (2)   293

2009 Strasbourg – Souvenirs et fantaisies à la cathédrale                     

1 A la recherche de la couleur perdue                                        303

2 Un quatuor inattendu                                                              311

3 De la fluorescence et une voix divine                                    321

4 Un dilemme de restaurateur                                                   333

2012-2015 Vézelay – Souvenirs et fantaisies à la basilique              

1 Un froid de pèlerin                                                                  341

2 Le poids de la pierre et l’évanescence des mots                     349

3 Un cynocéphale antipathique                                                  359

4 Déambulation chez les prosélytes                                          367

                                                                                  

Epilogue                                                                                                  381

 

1951-2019 Un raccourci sans queue ni tête                                             385


 

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26 février 2025 3 26 /02 /février /2025 15:55

 

Un froid de Pèlerin

 

La lumière de ce petit matin-là était blafarde, froide comme l’hiver qui entourait la basilique. A l’intérieur nul fidèle, nul touriste. Seule une ombre de jeune religieuse d’un autre âge venait de passer silencieusement. Sa robe d’épais tissu bleu délavé était ceinte à la taille par une corde, ses pieds nus gelaient dans ses sandales, car il faut souffrir. La température était négative dedans comme dehors.

Comme tous les matins avant le travail je faisais mon tour de basilique. D’abord par l’extérieur côté nord jusqu’au promontoire derrière le chevet, d’où l'on pouvait admirer les premiers contreforts du Morvan.

Je m’arrêtais toujours précisément là où, paraît-il, saint Bernard fit son fameux prêche pour la deuxième croisade (une de celles qui ont mal fini), le 31 mars 1146.

Bernard de Clairvaux prêchait devant une foule immense et silencieuse amassée en contrebas du promontoire et non dans la basilique, puisque, paraît-il aussi, cette foule était telle qu’elle ne pouvait rentrer tout entière dans le monument flambant neuf. Sa taille démesurée avait pourtant été prévue pour accueillir une foule considérable.

Mais aujourd’hui devant moi, en ce vendredi 20 janvier 2012, aucune trace de vie en contrebas du promontoire ni aucun bruit dans cette ambiance glacée. Le temps et l’hiver avaient eu raison de la chrétienté et de ses foules, au moins ici.

Empêché de faire le tour complet en raison de constructions contiguës au sud de l’édifice je revins en arrière, pénétrai par le petit portail nord de façade principale, passai rapidement le narthex, et rentrai enfin dans la nef par le bas-côté nord. J’allais pouvoir faire selon mon habitude un tour intérieur de la basilique comme tout bon pèlerin, moi l’athée convaincu.

Non spécialiste des pèlerinages chrétiens médiévaux, encore moins de la liturgie qui gère les processions des clercs comme celles des foules, il m’était difficile d’imaginer ces pèlerins du XIIème siècle faisant la queue le long de ce bas-côté pour prier quelques instants devant les fameuses reliques, quelques instants seulement. Je devinais cependant que tout était très bien organisé, aussi bien qu’au Louvre. Il fallait simplement patienter, comme à Paris, sauf qu’à Vézelay on pouvait à volonté se mettre à genoux et avancer ainsi pour gagner encore plus son paradis. L'enfer sur terre était trop proche, avec les souffrances de ses famines, de ses guerres et de ses épidémies. 

Sorti de mon rêve et revenu au XXIème siècle, jeune sexagénaire en excellente santé, je marchai alors d’un pas rapide, surtout pour me réchauffer ! Arrivé à l’escalier plutôt raide menant à la crypte, je le descendis d’un pas sûr.

Je jetai d’abord un coup d’œil furtif sur les vraies-fausses reliques de sainte Marie-Madeleine, puis admirai la sobriété du lieu et la simplicité des colonnes supportant les voûtes d’arête.

 

 

Je remontai par un autre escalier au niveau du déambulatoire côté sud, qui n’était pas plus chaud que le nord, pour rebrousser chemin par le bas-côté et me diriger vers le narthex, sorte de hall d’entrée de la basilique. C’était là où les processions pouvaient se former avant de rentrer pour de bon dans le lieu saint suivant l’ordre et le programme des chants que prévoyait le cérémonial du moment. Je flânai tout de même un peu sous les fameux et magnifiques chapiteaux se trouvant au sommet des piliers de la nef.

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L’histoire de l’occupation du site de Vézelay est longue et bien connue. Il en est de même pour la construction de la basilique Sainte-Marie-Madeleine et de sa restauration principale par Viollet-le-Duc.

La fameuse colline fut d’abord occupée par une communauté monastique provenant d’un petit village en contrebas, Saint-Père-sous-Vézelay. Cette communauté n’avait pas tardé à grimper sur cette colline pour mieux se protéger des Normands ou de tout autre groupe hostile.

L’arrivée en 882 de soi-disant vraies reliques de Marie-Madeleine provenant de Saint-Maximin (en Provence) modifia considérablement la destinée du lieu par l’afflux de pèlerins, ceci pour plus de quatre siècles, fidèles à qui on avait évidemment assuré que les reliques étaient les vraies. La crédulité est la force principale des églises et des armées.

Les historiens nous ont appris qu’au-delà des mythes les pèlerinages au Moyen-âge n’étaient pas que des aventures de dévotion, mais aussi de grandes opérations économiques, qui permettaient entre autres la construction de vastes monuments destinés à accueillir la piété de ces foules incessantes de pèlerins. Ce fut le cas pour la basilique de Vézelay, d’autant plus qu’elle figurait dès cette époque dans le programme des lieux à visiter sur un des chemins du grand pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Tout est décrit dans une sorte de guide du touriste écrit par Aymery Picaud, moine qui aurait rédigé cet ouvrage (surtout destiné aux clercs) vers 1140 à Asquins, village non loin de Vézelay.

Les reliques de Marie-Madeleine furent décemment exposées à partir de 1037, ce qui provoqua de nombreux miracles, ce qui entraina un afflux encore plus important de pèlerins, ce qui nécessita la construction d’un nouvel édifice digne du lieu. En résumé et sans parler des incendies, la nef romane date des années 1130-1150 ainsi que sa façade d’entrée au fameux Christ en gloire. Le narthex et sa chapelle Saint Michel dateraient des années 1150, tandis que le transept et le chœur sont gothiques, de la fin du XIIème siècle.

Mais les pèlerinages eux aussi sont mortels. Celui de Vézelay reçut un sérieux avertissement en 1279 quand on « redécouvrit » les vraies reliques de Marie-Madeleine à Saint Maximin à 600 km de là. Le coup de grâce eut lieu en l’an 1295 quand un décret papal remit complétement et définitivement en ordre la vérité, à savoir que les reliques de Vézelay étaient vraiment fausses et que les restes vénérés par les fidèles et les pèlerins depuis plusieurs siècles n’étaient pas ceux de Marie-Madeleine (contrairement à celles de Saint-Maximin dont le pape dit qu’elles pouvaient rester vraies).

Les pèlerins n’affluèrent presque plus, l’argent ne rentra plus guère, le monument devenu trop grand ne put être entretenu comme il aurait dû et se dégrada lentement jusqu’au passage de Prosper Mérimée en 1834, qui s’indigna avec raison de son délabrement (comme pour tant d’autres monuments).  

On confia en 1840 la restauration de la basilique au jeune Eugène Viollet-le-Duc (âgé alors de 26 ans), que tout le monde a appris à mieux connaitre après le récent incendie de Notre-Dame de Paris. Ce grand architecte mais d'abord grand dessinateur venait périodiquement sur le site fournir les indications principales à l’entrepreneur de cet important chantier. A ce dernier la charge de s’occuper de tous les aspects matériels et architectoniques de la question. La nef fut partiellement refaite, de même que la façade occidentale et la sculpture extérieure de ses portails, d’une qualité très moyenne. Viollet-le-Duc n’intervint heureusement pas sur la façade intérieure précédant la nef, celle où se trouve le fameux portail du milieu du XIIème siècle avec le Christ en gloire missionnant ses apôtres.

La basilique était sauvée, même si elle fut partiellement modifiée, comme Notre-Dame, suivant l’idéalisation du style prônée par Viollet-le-Duc.

Les années passèrent à nouveau, avec leur lot de restaurations plus ou moins importantes et d’entretien courant, au gré des budgets, des volontés publiques et des donc privés.

J’avais été appelé début 2009 par la Conservation Régionale des Monuments historiques de Bourgogne pour un avis technique à propos de l’un des deux linteaux du portail central, juste sous le grand Christ. On avait constaté une fissure (cassure ?) verticale dans celui-ci, du côté des Géants et des Pygmées. Cette cassure liée à ces deux peuples réunis sur une même pierre pour des besoins iconographiques était gênante. C’était même très inquiétant. L’Architecte en Chef avait alors sollicité une entreprise pour qu’elle lui soumette une proposition d’intervention de consolidation majeure, par un gros forage longitudinal tout le long ou presque de la pierre derrière les Géants, les Pygmées et le peuple aux longues oreilles (avide d’informations). Il y aurait eu ensuite insertion d’une épaisse barre d’acier colmatée avec une résine. Avant de faire lancer ces travaux périlleux, la DRAC inquiète préféra solliciter des avis extérieurs, dont le mien.

 

Outre le problème de la protection de la fragile sculpture originale, située à quelques centimètres du lourd système technique qui serait mis en place pour cette consolidation, rien à mon sens ne permettait de s’assurer de l’innocuité et de la pérennité de cette consolidation structurelle. J’émis donc un avis défavorable, pas tant vis-à-vis de l’entreprise que du projet lui-même. Toujours est-il que je n’entendis plus parler de ce problème jusqu’au jour où, moins de trois ans plus tard, l’Architecte en Chef des Monuments Historiques Bruno Decaris me demanda si j’accepterais de faire partie de son équipe pour un appel d’offres lancé par la DRAC et la commune de Vézelay : il s’agissait d’une étude extrêmement poussée de la situation structurelle de l’intégralité de la façade intérieure, y compris celle du fameux tympan et des petits tympans latéraux correspondant aux bas-côtés de l’édifice.  L’équipe serait composée de plusieurs co-traitants : un bureau d’ingénieurs-structure, des archéologues du bâti du Centre d'études médiévales d'Auxerre, de moi-même pour un diagnostic sur l’état de la sculpture, et bien sûr de l’Architecte en Chef comme mandataire coordinateur.

En ce début de matinée de janvier 2012 j’étais enfin arrivé après mon tour de basilique en bas de l'échafaudage monté devant la façade orientale du narthex, rendant accessible la totalité des portails.

Ma promenade de soi-disant pèlerin ne m’avait guère réchauffé, le froid était trop intense. J’étais heureusement couvert en conséquence et pouvais reprendre les travaux que j’avais laissé la veille au soir : faire mes observations, prélever des échantillons, photographier les zones importantes, réaliser des sondages…

L’équipe de spécialistes dont je faisais partie avait en effet remporté le marché public.

J’avais à réaliser un constat d’état complet des sculptures des trois tympans puis à faire le diagnostic des « désordres » afin d’informer au mieux les décideurs publics (Etat et commune) en vue de traitements éventuels.

Mais il ne fallait pas trainer. Il y avait l’urgence des incertitudes.

 

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11 décembre 2024 3 11 /12 /décembre /2024 17:56

Souvenir-fantaisie à la cathédrale de Strasbourg

 

1 A la recherche de la couleur perdue

Strasbourg, mercredi 16 septembre 2009, en début de soirée.

On vient de fermer les portes de la cathédrale, les derniers visiteurs sont partis, les gardiens sont retournés à leur local en contrebas derrière le chœur. L’éclairage général est brutalement éteint, il ne subsiste plus qu’une faible lumière, qui décroit peu à peu.

Je suis seul désormais.

Les dernières bougies se consument sur les présentoirs à dévotion. La lumière du soir parvient à peine à traverser les vitraux.   Le visiteur moderne ne comprend pas toujours les scènes colorées qui s’y trouvent, ces innombrables scènes d’histoires religieuses ou historiques, puisées autant dans l’Histoire Sainte que dans les légendes médiévales.

Vers l’ouest, la grande rose éclate de couleur dans cette semi obscurité.

Je me suis fait enfermer dans ce gigantesque édifice où les bruits de la ville parviennent maintenant à peine, sinon sous la forme d’une lente et continue rumeur indéfinissable, déformée par l’épaisseur des murs et la réverbération sonore de l’immense volume. Une fois retentis les sept coups de 19 heures, le silence s’installe peu à peu : Strasbourg s’est calmée, la ville finira par s’assoupir sous une fine pluie d’automne. Les passants comme les touristes ne trainent plus.

Avant d’entamer mon projet je ne peux m’empêcher de faire lentement un tour complet de la nef et des bas-côtés, afin de goûter le plus possible le caractère unique de la situation.

Seul avec Dieu, pourrais je penser si je n’étais pas un mécréant invétéré.

En tout cas, seul avec d’innombrables disparus : ouvriers fiers et courageux, habiles artistes et soucieux architectes, clercs, sacristains, archevêques. Je n’oublie pas les fidèles, ni les touristes épuisés et émus. Tant de personnes ont hanté ce lieu depuis tant de siècles ! Tant d’esprits l’ont imaginé, tant de mains l’ont construit puis modifié, aménagé, entretenu, restauré !

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J’avais eu l’immense chance d’étudier (et parfois restaurer) depuis une bonne dizaine d’années les sculptures originales du monument, sous forme de commandes successives des administrations protectrices.

Bénéficiant de la confiance permanente et à la demande de la conservatrice du musée de l’Œuvre-Notre-Dame, madame Cécile Dupeux, j’avais ainsi effectué année après année l’auscultation de la quasi-totalité des œuvres déposées au musée et remplacées sur place par des copies :  celles du portail nord, datées des années 1500 ; celles des portails de la façade ouest dont le Tentateur, les Vierges folles et les Vierges sages (vers 1280),

ou encore celles du portail sud, les fameuses et admirables Eglise et Synagogue (vers 1220-1230).

Il restait à conclure ce vaste programme d’études et d’interventions par une étude complète de la statuaire de l’exceptionnel Pilier des anges et de sa polychromie, dont on estimait depuis longtemps qu’une bonne part était originale, mais sans preuve formelle. Cette étude pourrait aussi, l’espérait-on, permettre de fructueuses comparaisons entre la statuaire du pilier et le duo formé par l’Eglise et la Synagogue, à l’évidence du même atelier.

Les analyses des prélèvements seraient faites par le LRMH (Laboratoire de Recherche des Monuments Historiques), méthodologiquement semblables à  celles que C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France) avaient fait sur l'Eglise et la Synagogue quelques années auparavant. 

Il se trouve que les circonstances économiques étaient paradoxalement favorables en cette année 2009 : des plans de relance avaient fleuri un peu partout sur la planète pour soutenir l’économie mondiale mise à mal par la fameuse crise des « Subprimes » de 2008/2009. L’Etat français avait alors généreusement distribué nombre de sommes confortables un peu partout, y compris pour les DRAC, sommes dont bénéficièrent aussi les Conservations Régionales des Monuments Historiques.

Pour une fois, l’argent était là sans qu’il ait été programmé pour des raisons d’urgence ; une petite partie de cette manne servit à une mission d’étude de la polychromie du Pilier des anges, et uniquement à cette fin puisque cette œuvre ne nécessitait pas de traitement de restauration, vu son état de conservation apparemment correct.

 

De fines observations faites à la nacelle en 2005 par l’excellente historienne de l’art Anne Vuillemard-Jenn avaient déjà permis (entre autres) de constater le bon état de la sculpture, en plus de la vérification de la bonne tenue des restes de la polychromie et de son caractère partiellement original.

 

Mais il fallait aller plus loin. La DRAC me demanda donc en 2009 une étude complète du pilier qui nécessitait plus que deux jours de nacelle, à savoir plusieurs semaines d’observations sur échafaudage en respectant la méthodologie :  1) rassembler et assimiler la bibliographie et l’iconographie, 2) effectuer les observations permettant d'obtenir un état des lieux général, 3) réfléchir à la pertinence et à la localisation de prélèvements de couleur à faire analyser, 4) faire et faire faire les prélèvements (de quelques microgrammes) par le LRMH 5) poursuivre les observations en fonction des résultats des analyses,  6) rédiger un rapport synthétique comportant éventuellement un diagnostic en cas de désordres avec propositions d’intervention, 7) se préparer à d’éventuelles communications et/ou publications.

Pour cette mission, après la recherche bibliographique et iconographique habituelle, j’avais en amont traqué ailleurs que sur le Pilier des Anges (pour des raisons de comparaison) les restes de peinture ancienne sur les murs des bas-côtés comme au fond des moulures des socles des piliers de la nef. Bref, j’avais cherché tout ce qui pouvait rester comme traces de couleur à hauteur d’homme. La recherche avait été décevante, même si quelques petites trouvailles correspondaient en gros à ce qui transparaissait des écrits anciens.

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Je connaissais bien la cathédrale… Sans besoin de lumière d’appoint je frôlai dans la pénombre la chaire de Hans Hammer, poussai jusqu’au Mont des Oliviers de Veit Wagner aux sculptures rendues fantomatiques par cette semi-obscurité, traversai le haut de la nef pour arriver enfin au pied de l’échafaudage entourant le pilier de soutien des hautes voûtes du transept sud, le fameux Pilier des anges. 

Plus que le manque de lumière, le silence qui régnait désormais dans l’édifice m’impressionnait. Quel contraste avec le brouhaha permanent et assourdissant des cohortes de touristes venant moins pour admirer les sculptures du pilier que pour s’émerveiller des savants mécanismes de l’horloge astronomique, toute proche, et s’amuser des mouvements saccadés des personnages au moment de leurs déplacements ! 

Ce n’était ni par caprice ni en secret que je me trouvais ce soir-là en solitaire dans cette curieuse atmosphère, mais simplement pour….

La suite très prochainement

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6 décembre 2020 7 06 /12 /décembre /2020 17:31

Senlis 2006/2007 (2) Restaurateur au portail ouest de la cathédrale.

Résumé : après quelques péripéties qui auront duré 3 ans (voir article précédent) , le chantier de restauration du portail ouest a pu enfin commencer au début de l'été 2006. Les différentes opérations de restauration se font jusqu'au milieu de l'automne, pour reprendre au printemps 2007 Nous en sommes maintenant à la fin du nettoyage avec la révélation de la polychromie médiévale. 

 

 

La robe rouge de Tamar et le regard de Marie

 

Je ressentis encore plus ce plaisir...  ... lorsque j’eus à m’occuper de Tamar. Il fallait s’assurer en premier lieu du bien-fondé des observations de la récente étude de polychromie, qui concluait à une robe de couleur noire.

Une chose me rendait perplexe, c’était l’aspect de ce noir, en plus de sa signification. Il possédait un je ne sais quoi de différent d'une couche noire ancienne, à la fois mat et profond, presque charbonneux tout en étant d'aspect différent de la couche de pollution où les suies tiennent une grande part. D’autre part habiller de noir une femme telle que Tamar était suspect et symboliquement incompréhensible (pour l'histoire de Tamar voir l'article précédent).

Une observation à fort grossissement à la loupe binoculaire avec sondage au scalpel me fit apparaitre de minuscules points rouges, couleur vermillon, et donc restes du pigment d’origine ce qui fut confirmé par l’analyse du LRMH.

Nous avions en effet sous la couche de crasse des restes de cinabre (sulfure de mercure naturel dont la forme artificielle s’appelle vermillon) qui s’altère petit à petit en présence de lumière (ici irradiation solaire) et se transforme en métacinabre, de couleur noire. Il n'y  a pas de modification chimique, mais simplement minéralogique. Cette transformation est un lieu commun pour un restaurateur d’œuvres antiques ou médiévales, en sculptures polychromées ou peintures murales.

La robe de Tamar était donc rouge,  et constellée de grosses pastilles à fleurs de lys d’or sur fond bleu outremer. Les fleurs de lys sont ici mieux conservées que l'outremer, très lacunaire (et peu visible sur la photographie). Tout en étant rare, le bleu outremer naturel, le plus souvent tiré du lapis-lazuli des mines d'Afghanistan, était  moins cher et plus employé au milieu du XIIème siècle qu'à la fin du Moyen Age, en raison des facilités commerciales avec le Levant (et le royaume de Jérusalem).

Tout cela à une dizaine de mètres de hauteur. Le rouge de la robe, sans doute en rapport avec le sang menstruel symbolisant la fécondité, était évidemment bien plus conforme avec le personnage biblique que le noir. La Bible nous dit clairement en effet que c’est le subterfuge de Tamar face à l’intransigeance de Juda qui permit à la lignée aboutissant à Jésus de se poursuivre, d’où l'importance de la personne et de sa représentation. 

Il faut donc imaginer qu’au sein du portail (en haut un peu à gauche) cette petite tache rouge se distinguait immédiatement des autres personnages  des voussures, rois et prophètes, qui sont à dominante blanc et or. Le fond des voussures était à dominante verte (feuillages de l’arbre de Jessé) et ocre rouge (pour le reste du fond). Le fond du tympan était bleu outremer, les statues du Christ et de la Vierge, à dominante blanche liserée d'or se détachaient parfaitement. Les carnations soigneusement réalisées pour tous les personnages renforçaient évidemment le réalisme. Voilà ce que pouvait être le chromatisme général du portail de Senlis. 

Le spectateur du XIIème siècle, lui, n’avait pas besoin d’imaginer. Contrairement à nous il ne voyait pas des restes de couleurs, souvent lacunaires et altérées. Il voyait un tableau en trois dimensions où les couleurs vives et l'or aidaient fortement à la compréhension des formes. Il voyait aussi tout là-haut cette petite femme sculptée se distinguer par sa couleur, et s’interrogeait évidemment sur son identification et son histoire. S’il n’avait pas la réponse et ne savait pas lire le nom en majuscules qui se trouvait sous elle (voir ci-dessous), nul doute qu’on devait vite lui apprendre.

Cet émerveillement que je vivais lors de ce nettoyage, chacune de mes collègues le vivait autant de son côté lors de la révélation des dizaines de sculptures du portail, avec parfois des situations étranges, comme pour le regard de Marie. Le nettoyage mis parfaitement au jour la mise en couleur de ses yeux, mais avec un surpeint qui ne « couvrait » plus très bien l’original. Ce qui donne à Marie un regard étrange, car les deux yeux gauche  ne se superposent pas tout à fait, alors que les deux yeux droit, oui ! On peut voir aussi sur la photo les deux sourcils gauche superposés. Il n’était pas question de supprimer ce surpeint, sans doute médiéval lui aussi, d’autant plus que la fragilité de la matière aurait inévitablement entraîné des dommages pour l’original.

Comment tu t’appelles ?

On entend dire parfois  que les portails et autres sculptures (ou peintures murales) sur édifice médiéval (intérieur ou extérieur) étaient faits pour raconter des histoires religieuses à des gens du peuple qui ne savaient pas lire. C’est possible,  mais on va voir qu’il était préférable de savoir lire un peu à Senlis, au moins les majuscules, car ce portail ouest était parsemé de noms et de mots peints.  Ainsi, sur le bandeau d’une douzaine de centimètres séparant les cordons des voussures entre eux étaient peints les noms des personnages situés juste au-dessus. Sur les 44 personnages des voussures on a ainsi vu des traces de lettres pour 22 d’entre eux ! Quatre inscriptions furent déchiffrées (vérifiées avec l’aide de la liste des noms dans l’évangile !) : Roboam (voir photo), Josaphat, Ioram, Abiam. Une le fut sans certitude : Josia.

Pour six autres voussoirs, on a des traces de lettres, mais trop lacunaires pour identifier un nom. D'un autre côté, l'iconographie et les attributs permettent quand même d'en identifier quelques uns, comme Abraham, qui  accueille ici les justes dans son "sein". Les justes sont dans le judaïsme ancien les âmes en attente d'aller au paradis après la mort et ceci jusqu'à la résurrectionun peu comme les limbes chrétiennes l'étaient pour les nouveau-nés non baptisés. 

Enfin on a constaté des restes de lettres pour onze  autres voussoirs, en  quantité très limitée, millimétrique.  Pour les 22 restants nous n’avons donc  rien vu.

Il est vraisemblable aussi que chaque phylactère porté par les petits prophètes des voussoirs ainsi que par les grandes statues-colonnes des ébrasements était peint avec des inscriptions. Cela permettait encore plus l’identification du personnage représenté, peut-être y avait-il aussi des citations bibliques. Au tympan se trouvent des lettres sur le livre que porte Marie, avec un curieux mélange de restes d’original et du surpeint.

Malgré les efforts de l’un des meilleurs paléographes sollicité pour l’occasion, il ne fut pas possible de déchiffrer l’inscription sur le livre.

Enfin, au-dessus de Marie et du Christ, pouvaient se voir sur le fond du tympan de très fines marques de fantômes de lettres (en arc de cercle).

Bref, le portail était recouvert d’une multitude de mots, de noms…

Retouche oui, sculpture neuve non

Début mai 2007 les opérations principales de restauration étaient faites, le nettoyage était terminé. Arriva le moment de la retouche, qui consista dans une très légère mise au ton environnant des petites lacunes localisées, petites taches claires de pierre nettoyée au milieu des plages de couleur révélée (et non sur de grandes surfaces nues ). En quantité de surface reprise, cela concernait tout au plus quelques millièmes de la surface totale…

Cette retouche fut faite par léger glacis d’aquarelle et/ou au pigment au liant acrylique très dilué, sans danger pour la pérennité de l’œuvre.

Il restait enfin à réaliser quelques « sculptures neuves » : des feuillages entourant les niches de voussoirs plus un voussoir entier, tel que demandé dans le cahier des charges. Notre équipe était opposée à leur réalisation et je m’employai à ce que cette partie soit annulée ou au moins minorée, en temporisant un maximum. 

D’un point de vue formel, les choses se présentaient différemment de celles du temps de Viollet-le-Duc, où l’architecte pouvait imposer la forme par son dessin. A Senlis en 2007, c’était le restaurateur qui devait présenter le projet pendant les travaux. De semaine en semaine, à chaque réunion de chantier, durant le printemps 2007, l’architecte me pressait de fournir ces projets de dessin de sculpture neuve, mais je refusais, arguant que la recherche était en cours. En fait, j’avais fait les dessins de l’existant similaire, étais allé consulter quelques membres du conseil scientifique (dont l’inspectrice générale des MH Colette di Matteo qui m’a longuement reçu) en posant clairement la problématique : A côté de cet existant, pouvait-on encore créer du soi-disant médiéval alors que nous n’étions pas dans le simple domaine décoratif et répétitif, mais au contraire dans l'inventif ? (ici par exemple les dessins au trait montrant la variété des feuillages entourant les niches VS 1-4, VS 2-4, VS 1-3, VS 2-3, VS 1-2, VS 2-2. - V pour voussoir, S pour sud, 1 pour premier cordon, 4 pour quatrième voussoir en partant du bas, etc...)  

Quelle forme pourrait-on adopter, à partir de quelle justification ? Je connaissais évidemment la réponse, car de telles inventions ne sont plus de mise de nos jours. De plus, visuellement, cela n’aurait en rien amélioré la lecture du portail.

Ces échanges me firent comprendre que le comité scientifique serait du  côté des restaurateur-trices. Finalement, lors d’une des dernières réunions de chantier avec le comité il fut clairement et très fermement dit (surtout par J.-R. Gaborit, alors chef du département des sculptures du Louvre) à l’architecte que, s’il voulait de gros ennuis avec le milieu de l’histoire de l’art (et la presse), il n’avait qu’à poursuivre son idée. La Maitrise d’ouvrage (DRAC Picardie), dernier décideur, se rangea à l’avis du comité et ce projet de « sculpture neuve » fut abandonné.

C'est ainsi que les choses se font, ou ne se font pas. 

L’architecte accepta cette décision de bonne grâce, et ne m’en voulut pas. Les rapports humains avec lui ont toujours été courtois.

On peut voir dans ce chantier deux réussites. Celle de la restauration ayant permis la révélation du portail, mais aussi celle de l’équipe de restauratrices-teur qui sut tout au long du chantier observer le meilleur état d’esprit d’échange et de collaboration, avec une qualité de travail optimale.

Ici Sabine Kessler et Amélie Méthivier qui, avec Julie André, sont à l'origine de cette belle aventure. Ce fut  par un très joyeux repas à la maison  qu’on célébra la fin du chantier !

Et après ?

Un an après la fin des travaux une doctorante en histoire de l’art projetait et avait déjà partiellement organisé un colloque autour du portail et de sa restauration, ce qui aurait pu donner lieu entre autres à la diffusion des principales photographies de détail des sculptures ainsi que de toutes les phases du chantier (près de 4000 photos sont conservées à la médiathèque de l’architecture et du patrimoine). De grosses tracasseries administratives l’en empêchèrent…

A la fin du chantier, tout le monde et particulièrement le comité scientifique estimait indispensable de protéger le portail restauré de ses deux sources principales d’altération : les intempéries et la pollution automobile. Reconstruire un auvent et  dégager la place du parking et de la circulation étaient indispensables.

Grâce à des fouilles au pied de la façade, on avait appris qu’une construction ancienne avait bien été réalisée à cet endroit, avait duré quatre siècles  mais sa fonction n'avait pas pu être précisée. Était-ce un simple porche de protection ? Avait-il une fonction liturgique ? En attendant toute décision définitive, la maitrise d’ouvrage commanda à l’architecte la réalisation d’un auvent provisoire, pour une durée de vie de trois ans, qui mit la sculpture peinte à l’abri des intempéries momentanément. Il était encore là dix-sept ans après, début 2020, complètement délabré et ne remplissant plus sa fonction depuis plusieurs années. Il fut finalement démonté il y a quelques mois.

Quant au parking sur le parvis de la cathédrale, entre l'office de tourisme et le monument, il est toujours là avec ses voitures. C'est peut-être le seul et dernier parvis de cathédrale française à faire encore office de parking, polluant chimiquement et visuellement le portail restauré. 

 

Remerciements : Une telle restauration est une œuvre collective, autant par l’argent du contribuable que par le travail des multiples intervenants politiques, administratifs (qui n'ont pas toujours la tâche facile), scientifiques, et surtout celui des restaurateur-trices. Le comité scientifique aussi a parfaitement joué son rôle.

Ils ont tous leur part dans cette réussite. C’est ce que je dis à Alain Erlande-Brandenbourg alors que, par le regard et par les mots, il me félicitait chaudement lors de l’inauguration organisée par la ville de Senlis. Il était curieusement ému, lui qui vingt ans auparavant s'était penché sur mon berceau de jeune restaurateur. 

On me pardonnera d’en rajouter si je me fais le porte-parole des créateurs du portail, sculpteurs et peintres du milieu du XIIème siècle, mais je les ai tellement côtoyés en imagination, au milieu de leurs créations ! Nous nous sommes beaucoup parlé durant les nombreuses heures où je travaillais seul sur l’échafaudage, à photographier et compléter la documentation.

Ils m’avaient alors fait la demande de remercier chaleureusement mes collègues qui avaient longuement œuvré pour la remise en valeur de leur travail. Je le fais donc à nouveau, d’abord envers celles et ceux du « Collectif portail de Senlis »  de 2003 (voir article précédent) sans qui nous n’aurions jamais vécu cette belle aventure, ensuite pour  mes camarades de chantier avec qui j’ai eu la chance de travailler en exerçant le plus beau métier du monde : celui qui permet de s'approcher au plus près de la beauté, de la révéler tout en la respectant et de partager ses rêves  avec les  futurs spectateurs.  

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29 novembre 2019 5 29 /11 /novembre /2019 09:39

La restauration du Puits de Moïse (3) : folie, sérénité, technique, beauté

 

 

Folie

 

Ne fallait-il pas être un peu fou pour croire que méditer et prier dans une cellule, un cloître et une chapelle permettait d’être bien placé lors du Jugement dernier ?

A la chartreuse de Champmol les fous relevant de la psychiatrie avaient fini par remplacer  les chartreux, fous en religion. Mis à part le Puits de Moïse, le portail de la chapelle et quelques restes mineurs des bâtiments médiévaux, toute la chartreuse avait été abandonnée puis démolie pendant et après la Révolution pour être remplacée dans les années 1840 par un hôpital psychiatrique, justement dit « de la Chartreuse ». A Dijon et pour plaisanter, on dit encore aujourd’hui d’une personne qui tient des propos peu sensés qu’elle devrait aller à la Chartreuse, comme à Charenton ou Ville-Evrard pour un parisien, ou à Pinel pour un Amiénois…

Edicule

Le fou qui s’avançait vers le Puits de Moïse, en ce joli mois de mai 2002, avait un saladier retourné sur la tête. Du moins me l’étais-je imaginé quand je le vis, de loin, se diriger vers l’édicule à l’intérieur duquel je me trouvais, en plein travail. Il marchait lentement, d’une démarche bizarre, légèrement saccadée. Mais il s’agissait d’un malade et non d’un fou à l’ancienne, puisqu’on sait maintenant que dans les mots les fous ont disparu, remplacés d’abord par des aliénés, puis par des malades mentaux que la société et tant de professionnels dévoués essayent de soigner au mieux.

De nulles en hiver les visites touristiques du Puits étaient encore rares en ce début de belle saison, à peine quelques visiteurs du monde entier par jour. La plupart ne savait pas qu’une restauration était en cours, qu’il ne serait pas possible de voir correctement les célèbres sculptures. Ces curieux et moi échangions quelques mots, j’expliquais la situation dans mon  faible anglais, mon allemand hésitant, mon italien peu fluide, en espérant que le visiteur venu du monde entier comprenne une de ces langues. Puis le visiteur venu du monde entier repartait, déçu. Sa déception était à la hauteur de sa fatigue, immense, quand on connait la longueur du chemin (alors obligatoirement pédestre) et sa monotonie pour arriver au Puits de Moïse à partir du centre de Dijon, ou même de la gare.

Le visiteur n’allait pas attendre quelques mois à Dijon la fin de la restauration, malgré la réputation gastronomique du lieu. Il aurait sans doute bien voulu, mais il avait quand même autre chose à faire.

Revenons à notre porteur de saladier qui était, lui, un habitué des lieux, cela se voyait. Il s’approchait peu à peu de l’édicule et je finis par distinguer qu’il n’avait sur la tête ni un saladier, ni un entonnoir (signes distinctifs des fous dans l’imagerie populaire), mais un simple casque porteur d’électrodes. Celles-ci étaient encore fixées au casque, et donnaient au malade une allure d’extra-terrestre, de martien à l’ancienne.

La porte de l’édicule était ouverte (il commençait à faire chaud) et la conversation s’engagea avec sa première question, qu’il posa sans même dire bonjour et sur un ton agressif :

  • Ça sert à quoi tout ça ? me demanda t-il brutalement en désignant les sculptures.
  • Les sculptures sont abîmées, sales, je les répare, je les nettoie, répondis-je simplement , peu à l’aise face à son attitude et croyant qu’il parlait de la restauration.

Il insista en désignant les sculptures des prophètes, on était du côté de Zacharie, Daniel et Isaïe :

  • Non, non, pas ton travail ! ça sert à quoi tout ça, les types qu’il y a là ? Là, les deux barbus, le chauve ?

Décontenancé, je bredouillais quelques mots sur la beauté et son utilité, les capacités exceptionnelles de certains artistes… Mais il n’avait rien à faire de mon discours. Avec le temps, je me suis dit qu’il aurait sans doute préféré entendre les mots d’un poète, plutôt que des banalités qu’on peut lire dans des bouquins de vulgarisation d’histoire de l’art ou de philosophie. Le malade au saladier m’avait de toute façon à peine écouté, il était reparti trop vite vers son destin rempli de son étrange imaginaire.

Quant à moi, fort troublé, je me pose encore la question, non résolue : finalement, à quoi ça sert tout ça ? Je sais que certains, celles et ceux qui ont réponse à tout, se font forts d’avoir justement des réponses. Je n’en ai jamais été vraiment satisfait.

Sérénité

Les travaux avaient donc repris sur ce chef-d’œuvre après les péripéties des deux années précédentes. J’avais fini par comprendre la raison de la différence de prix entre ma concurrente et moi, lors de l’appel d’offres. C’est cette différence et le fait d’avoir été choisi qui avaient été à l’origine de gros problèmes avec un membre du comité scientifique (voir articles précédents). Là où j’avais estimé la durée d’utilisation du laser à 15 jours, ma malheureuse concurrente peu sûre d'elle l’avait de son côté estimée à 50 jours, soit 35 jours d’écart…  Quand on sait que le prix de location journalière d’une machine est en moyenne celui du prix d’une journée de restaurateur, cela nous donne en tout l’équivalent de 70 jours d’écart ; cela représentait une économie d’argent public d’environ 30.000 euros, à qualité équivalente de prestataires concurrents ! Il n’était donc pas étonnant qu’on m’ait choisi. J’étais sûr de moi, étant donné l’investissement personnel que j’avais eu vis-à-vis de cette technique du laser de nettoyage (voir article précédent) : recherches, publications, enseignements, expériences de terrain… investissement que ma concurrente n’avait pas fait de son côté. Mon budget allait d’ailleurs se tenir, sans enrichissement ni appauvrissement abusif.

 

Deux ans s’étaient écoulés après le début de l’opération, je connaissais maintenant très bien l’œuvre. Ses qualités artistiques m’impressionnaient encore (et m’impressionnent toujours). J’avais eu le temps d’approcher à fond sa matérialité et d’avoir compris l’état dans lequel elle se trouvait. J’étais donc serein. Comme en médecine, poser le bon diagnostic en conservation-restauration est le plus important. Il s’agit après, pour le « soigneur » médecin ou conservateur-restaurateur, de mettre en œuvre les remèdes à l’aide des techniques et produits à sa disposition, suivant un protocole sérieux. Pourvu qu’on en ait les moyens, restaurer une œuvre d’art insigne comme la plus modeste oeuvre d'une petite église de campagne demande le même soin, un peu comme une sinusite ou un cancer se soignent de la même façon pour un RMIste que pour un ministre.

 

Etat et techniques de restauration

 

Très brève histoire matérielle du monument

Construit, sculpté et peint entre 1395 et 1405, le monument est intégralement en pierre calcaire, de différentes natures suivant leurs destinations : pierre fine d’Asnières-les-Dijon pour la sculpture, pierre de Tonnerre pour la pile architecturée, pierre de Raines pour le soubassement et le tour du puits. La peinture de Jean Malouel est à l’huile de noix (sans compter les décors appliqués), les pigments, l'utilisation d'or sont classiques pour les œuvres peintes de cette époque.

Les comptes des ducs de Bourgogne nous avaient appris qu’une protection provisoire, charpente et toile cirée,  avait déjà été placée au-dessus du monument dès ses premières années d’existence. Peu solide et donc peu efficace, elle fut réparée plusieurs fois puis remplacée par l’édicule actuel, construit en 1648. Lui-même  ne fut pas bien entretenu, du moins pas assez pour qu’on soit contraint peu de temps avant la Révolution de déposer les sculptures supérieures (en en jetant des fragments au fond du puits !). Ce sont les sculptures figurant la Crucifixion : le Christ en croix, la Vierge, saint Jean, Marie-Madeleine, dont on n’a conservé que quelques très petits restes (visibles au musée archéologique de Dijon).

Il n’y avait rien ou presque entre le Puits et le grand carré constitué par les cellules des moines : un simple terrain herbeux allait servir de cimetière aux moines défunts, une fois leur vie de méditation achevée. On distingue d’ailleurs des croix sur un plan ancien.

 

Les chartreux quittèrent définitivement l’abbaye à la Révolution. Les sculptures furent  restaurées en 1842 par François Jouffroy, sculpteur académique connu en son temps, qui fit de remarquables reconstitutions. Très ponctuelles (le monument n’était finalement que peu abîmé) ces petites interventions ne détruisirent en rien l’original, tout en les complétant heureusement. Par contre, la peinture de Malouel avait pratiquement disparu sous les intempéries, et ce qui restait n’était guère visible sous la crasse. De loin, la sculpture paraissait comme non peinte. On ne fit donc en 1842 aucune campagne de mise en couleurs de type néogothique (c'était d'ailleurs un peu tôt). Un badigeon d’harmonisation assez léger fut appliqué, plus jutage que couche et de couleur ocre.

Depuis, aucune intervention d’importance n’eut lieu.  

En 2002 le monument était très sale (mis à part la face de David, restaurée en 1999). Si la pierre était parfois altérée, ce n’était que superficiellement et très localement. Quelques rares éléments reconstitués par Jouffroy étaient cassés ou mutilés : colonnettes, phylactère de Jérémie.

 

A propos de quelques techniques de restauration

Pour n’importe quelle restauration les produits et techniques proposés ainsi que leur protocole de mise en œuvre sont présentés dans le dossier technique exigé par le cahier des charges. Les traitements sont le plus souvent d’une effroyable banalité, car si toute œuvre d’art est unique, les types d’altérations ne sont pas légion. Les traitements se ressemblent donc souvent, et s’il est facile d’en connaitre la teneur (ainsi par un non-restaurateur), il l’est moins de les mettre en œuvre correctement. En résumé, la main est tout aussi importante que le choix d’un bon outil ou d’un bon produit. On pourrait même ajouter qu’une main consciente manipulant un outil (ou utilisant un produit) aux capacités limitées sera sans doute préférable à une main ignorante utilisant le bon outil (ou produit).

Le nettoyage de nos sculptures, qui demanda de loin la plus grande part du travail de restauration, nécessita l’emploi de plusieurs techniques. La nature des dépôts d’encrassement était variable, entre de simples poussières dans les zones les plus protégées et une réelle  couche indurée, noire de pollution ayant interagi avec la pierre en cas de disparition de la polychromie, protectrice de l’épiderme sculpté (même si ce n’est évidemment pas son but premier).

Pour le dégagement du vert (symbolisant l’herbe) sous les pieds de Moïse, il fallut employer le scalpel sous loupe, dans des conditions très inconfortables, et à une vitesse très lente en raison de la délicatesse du travail (réalisé par Clara Stagni) : minimum une journée pour une surface équivalente à un format A4. (il reste encore un témoin d'encrassement sur la photo).

Pour de simples dépôts sur les grandes plages sculptées des prophètes, de simples « compresses » suffirent, à base d’éther de cellulose, d’argile fibreuse (attapulgite) et de produit actif dissous dans l’eau, légèrement basique. Le rinçage doit être particulièrement soigneux.

Pour les zones où la crasse s’était indurée, et en absence de pigments sensibles à la lumière du laser, cette technique de « désincrustation photonique » fut utilisée. J’avais choisi le laser NdYAg à 4 fibres (laser LAMA), qui pouvait véhiculer le rayon sur une dizaine de mètres à partir de la station fixe où il était produit jusqu’au pistolet de sortie. Cette grande souplesse me permit  de respecter le temps prévu (Frédéric Rouchet participa à ce travail important).

Beaucoup de non-restaurateurs (conservateurs, architectes…) disent qu’il ne faut pas utiliser ce type de laser infra-rouge en présence de polychromie. C’est évidemment faux, car tout dépend du type de pigment présent (et/ou de liant). Si par exemple le vermillon et tout pigment au plomb noircissent ou grisent au premier impact, il n’en est pas de même pour les ocres, le vert comme la malachite ou les bleus tels que le lapis ou l’azurite, à faible énergie. Que ce soit dans la littérature ou par observation personnelle suite à de nombreuses expériences en laboratoire ou sur le terrain, je savais qu’on pouvait donc utiliser sans danger cette technique, pourvu que ce soit en toute connaissance de cause. Ce fut le cas à Champmol pour la robe de Jérémie. D’un beau vert à l’origine, elle était devenue grise, recouverte d’un jus de restauration sans épaisseur qui avait mal vieilli.

Ici le scalpel sous loupe était inopérant de même que les compresses, le microgommage était destructeur, et seul le laser (à faible énergie) put faire réapparaître, même très partiellement, la couleur d’origine et redonner avec cette couleur un peu crue l’aspect coloré particulier qu’avait cette sculpture.  Face aux autres personnages on a pu dire que Jérémie était une représentation du duc Philippe le Hardi en savant (avec le livre comme attribut), sa sculpture étant de loin la plus réaliste, plus humaine que les autres, hiératiques ou trop fortement expressives.

 

Touche finale de beauté

Le phylactère de Jérémie (moderne) fut remonté et  complété (ici en cours de retouche),

Une colonnette fut replacée, une autre refaite,

 

Le nettoyage se finissait

Il ne restait plus qu’à parfaire le travail avec la « retouche », terme issu du jargon des restaurateurs signifiant retouche de couleur, comblement coloré de lacunes suite à la disparition partielle ou totale de la couche picturale. Un terme plus précis, à la fois complet et adapté est celui de « réintégration », c’est-à-dire l’ensemble des opérations (dont la retouche) qui permettent de redonner visuellement une certaine intégrité à l’œuvre, sans pour cela tomber dans l’illusion du mythe du retour à l’original.

Les techniques de la retouche varient suivant les cas, les supports, l’ancienneté des œuvres… On ne retouche pas une peinture de chevalet classique comme une fresque médiévale, un primitif sur panneau de bois comme une sculpture égyptienne.

Pour le Puits de Moïse, comme souvent pour les œuvres médiévales ou antiques, c’est un parti « archéologique » qui fut adopté en assurant seulement une certaine continuité lors de la présence de petites lacunes.

Le matériau de retouche fut d’ailleurs ici très léger : pigments stables liées par de la résine dont on connait la parfaite réversibilité. La technique d’application est proche de l’aquarelle.  Je fus accompagné pour ce travail par l’excellente restauratrice de peinture Frédérique Maurier, au geste sûr et à la retouche délicate.

 

Retour à la  folie

 

La restauration touchait à sa fin. Cela faisait près de trois ans qu’elle avait commencé, et plus de dix que les premières études avaient été lancées. J’avais passé de nombreux mois auprès de ces imposantes sculptures,  des anges qui les surmontent  et qui font l’admiration de tous. Chacune d’entre elle est  œuvre unique et peut se suffire à elle-même, tout en étant la partie indissociable d’un tout. Je les connaissais par cœur, évidemment, le moindre de leurs recoins m’était devenu familier, ce qui est encore le cas aujourd’hui.  

C’était en fin d’après-midi, le soleil baissait. Je faisais des va-et-vient entre l’édicule et mon véhicule pour dégager peu à peu le monument de mon matériel.  Je me dirigeais une fois de plus vers les sculptures quand j’entendis une musique inhabituelle, précisément un chœur d’hommes. J’avais pris l’habitude de mettre de la musique enregistrée pour m’accompagner dans mon travail, mais mon lecteur de CD était déjà dans la voiture ! Nous étions dans un lieu avant tout religieux, j’avais écouté quantité de psaumes, motets, messes et autres, Passions aussi bien sûr, vu le lieu. Mais ce que j’entendais là, ce chœur d’hommes, je ne l’avais pas dans ma collection.

Plus je m’approchais, plus la musique était nette. Je reconnus alors les « quatre petites prières de saint François d'Assise » de Francis Poulenc, que j’avais entendues longtemps auparavant et que j’espérais chanter à nouveau dans un chœur, le jour où je reprendrais le chant. Ce sont quatre petites pièces pour trois voix d’hommes (parfois dédoublées), basse, baryton, ténor. Elles sont remarquables d’intensité et de douceur.

Interloqué, je rentrai dans l’édicule. La musique se finissait,  une voix grave sortit alors de la sculpture représentant Zacharie (le prophète vécut au Vème s. avant J.-C.) :

  • N’aie pas peur, Jean mon fils d’adoption, au prénom si bien choisi par tes parents !  Je sais que ton saint patron est Jean le Baptiste le fils de mon homonyme, Jean au destin merveilleux et tragique à la fois. Nous sommes heureux d’être à nouveau dégagés de tout ce matériel qui nous encombrait depuis tant de temps, et surtout d’être propres, et beaux !  Cela nous a donné envie de chanter. Il est vrai que nous aurions aimé retrouver nos habits de magnificence, mais ne gâchons pas notre plaisir : nos corps de pierre et de couleur pour qui ton équipe et toi ont tant travaillé  respirent tellement mieux, dégagés qu’ils sont aussi de cette épouvantable crasse charbonnée qui venait des locomotives à vapeur de la gare. C’est heureusement fini, avec l’électrisation des voies de chemin de fer.
  •  ??? !!! ???
  • Oui, tu es sans doute étonné que nous chantions une musique du XXème siècle, nous qui avons vécu il y a entre 2500 et 3000 ans, et dont les corps de pierre peinte ont été créés il y a 6 siècles ! Mais n’oublie pas que nous sommes prophètes, que nous prévoyons l’avenir et que nous connaissons déjà les musiques de ton temps (tout n’est pas toujours très bon, d’ailleurs). Notre musique t’a plu, visiblement, nous allons faire un bis, œcuménique cette fois.

Je n’avais pas sorti un mot de ma gorge assez nouée. Je n’étais pas étonné  qu’ils parlent de locomotives, ou même qu'ils chantent. Mais du Poulenc ! Ils entamèrent alors un Bogoroditse Devo, le Je vous salue Marie orthodoxe, composé par Rachmaninov et adapté pour voix d’hommes. Zacharie et Moïse étaient basses, Daniel et David barytons, Isaïe et Jérémie ténors. Que c’était beau ! Mais qu’Isaïe puisse être ténor, c’est cela qui me surprenait le plus ! Zacharie reprit la parole :

  • Tu es sans voix, Jean mon fils, cela ne t’aurait-il donc pas plu ?

Je réussis enfin à sortir quelques mots :

  • Si, bien sûr, c’était très beau. Cela me redonne encore plus envie de chanter. Mais j’ai une question qui me brûle les lèvres : pourquoi donc me parlez-vous seulement maintenant , pourquoi ce petit concert, et pour moi tout seul ? Cela fait tellement longtemps que je m’occupe de vous ! Et puis, musicalement, j’ai l’impression d’une richesse d’harmoniques particulière, inhabituelle, celle qu’on entend parfois dans la musique spectrale.

Ce fut Daniel qui me répondit, de sa douce voix de baryton :

  • Nous sommes assez timides et avons finalement décidé entre nous de ne chanter que pour toi. Tu sauras garder le secret. D’ailleurs, essaye de raconter cela à quiconque, personne ne te croira et on t’enfermera sans doute, au moins par camisole chimique comme pour ton ami au saladier. Tu n’auras pas à faire beaucoup de chemin à faire pour une prise en charge hospitalière immédiate vu tous les psychiatres qu’il y a autour de nous. Quant aux harmoniques, bravo, tu as une bonne oreille ! En fait, ce sont nos chers petits anges, juste au dessus de nous, qui les produisent de leurs très belles voix, si légères, quasi immatérielles…

 

Vraiment, la restauration d’œuvres d’art offre de ces surprises !

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10 janvier 2019 4 10 /01 /janvier /2019 16:49

1995 Phnom Penh et Angkor, une mission au Cambodge

 

Nous avions rendez-vous dans la salle de transit de l’aéroport de Bangkok. Gaël venait de Rome, Ian d’Australie, moi de Paris.

Sur le tarmac, à l'arrivée, je fus surpris par la forte chaleur sortant du réacteur encore activé, légèrement bruyant. Je dus faire quelques pas pour m’apercevoir que cette chaleur moite accompagnée d’un léger souffle brûlant ne venait pas de l’avion mais du climat local. Mon ignorance me fit sourire intérieurement. C’était donc ça la chaleur des tropiques !

Le temps d’attente fut assez long, de nombreuses heures, jusqu’à ce que les trois membres de la mission internationale mandatée par l’UNESCO fussent enfin réunis. Nous ne nous connaissions pas, mais avons rapidement sympathisé. Ian ne parlait presque pas français, je parlais bien mal anglais, mais Gaël le polyglotte et responsable de la mission nous faisait la traduction si nécessaire.

Entre Bangkok et Phnom Penh le vol ne fut pas long, une heure tout au plus. Un chauffeur nous attendait au petit aéroport, ainsi que la correspondante de l’UNESCO pour ce pays. Je comprenais petit à petit que notre mission était tout autant diplomatique que technique, que notre présence  était due aussi à une demande politique. Nous avions d’ailleurs à rencontrer le ministre de la Culture dès le lendemain après-midi…

Nous étions logés dans un hôtel de bon standing, avec climatisation, service souriant et impeccable et… pas plus d’un ou deux énormes cafards par nuit dans le bac de douche.

De toute façon, toute exigence de confort occidental aurait été indécente, après tous les événements dramatiques qu’avaient vécu récemment les cambodgiens.

Le pays était plus qu’exsangue après une trentaine d’années de guerres, civiles ou non : des gigantesques bombardements américains à la fin de la guerre du Vietnam jusqu’à l’atroce génocide et la mainmise du pays pendant quelques années par les khmers rouges, suivie d’une longue occupation par l’armée vietnamienne. En 1995 quelques poches de résistance de khmers rouges subsistaient dans l’arrière- pays, à la frontière avec la Thaïlande, mais la capitale était sûre, de même que les sites d’Angkor, déminés, où nous devions également nous rendre pour notre mission.

Gaël de Guichen, chimiste de formation, travaillait à l’ICCROM (Centre international d'études
pour la conservation et la restauration des biens culturels)
où il était responsable de la section musées.

Une grande partie de son travail consistait alors dans le soutien aux musées africains en plein essor. Sa personnalité extrêmement sympathique, son discours libre de ton fait parfois de provocation maîtrisée, son efficacité professionnelle en avaient fait une figure internationalement admirée. Gaël dirigeait donc notre mission UNESCO au Cambodge, qui consistait essentiellement en une évaluation de la situation du musée national de Phnom Penh et de ses collections. Les conditions de travail allaient être particulières : les fortes pluies tombées la veille avaient inondé le musée, et une partie de nos observations se fit les pieds dans l’eau (pieds nus, sans bottes bien sûr).

Ian Mc Leod, chimiste lui aussi,  venait du Western Australian Museum de Perth où il allait faire carrière pendant près de 40 ans… Il était reconnu comme spécialiste international de la corrosion des biens culturels métalliques et de leur préservation.

Quant à moi, je venais pour la collection de sculptures en pierre (surtout en grès, de la grauwacke précisément). Ce n’était pas une mince affaire que d’avoir à faire l’évaluation de l’état de plusieurs centaines  d’objets en une semaine, d’en faire la  synthèse et de la compléter par des données générales pour la création d’un atelier de restauration. Les conseils et l’expérience de Gaël de Guichen firent plus que me servir pour élaborer la méthode, que je n’eus plus qu’à appliquer techniquement à mon domaine.

Le musée était ouvert en permanence et gratuit. Les collections de sculptures étaient essentiellement composées d’œuvres religieuses provenant du panthéon hindou mais aussi bouddhique. Imaginerait-on en occident des visiteurs s’agenouillant devant un Christ en croix (sculpté ou peint) en plein musée, et faire ses dévotions ? C’était le cas à Phnom Penh : les rares visiteurs d’alors étaient plus des fidèles qui posaient des bougies au pied des statues dans les salles, leur faisaient des attouchements de dévotion, priaient en silence ou marmonnaient d’interminables incantations… Comme si nous étions à l’intérieur d’un temple. Que ces statues de divinités soient mutilées, fragmentées ou non, cela n’avait guère d’importance m’a-t-on dit. Curieusement cette pratique religieuse qui perdurait jusque dans un musée me touchait, moi le mécréant invétéré, l’athée convaincu. J’étais en pleine contradiction mais finalement heureux de voir cette statuaire vivre de sa première raison d’être, face à la sincérité des fidèles.

Les sculptures étaient surtout œuvres d’art pour nous occidentaux, elles étaient donc représentations de divinités pour d’autres, mais elles étaient aussi en concurrence territoriale avec une autre population, celle d’environ deux millions (chiffre scientifiquement établi) de chauve-souris logeant le jour dans les combles du musée, volant la nuit autour des dieux et déesses, avec un nombre certainement supérieur de puces et tiques associées. Il n’y a pas de porte entre les salles et les cours intérieures au musée national. Mais l’espèce de chauves-souris était protégée tout autant que celle de ces sculptures, d’où conflit ! J’appris plus tard que la Culture l’avait emporté sur la Nature, que les dieux étaient restés en place et les mammifères volants définitivement relogés ailleurs, avec leurs déjections.

Quelques années après cette mission eut lieu une exposition sur l’art khmer au musée Guimet, à Paris. Je fis quelques restaurations d’œuvres du musée à cette occasion, dont la magnifique tête de Jayavarman VII, dernier grand roi khmer, dernier bâtisseur de ces merveilleux temples construits à la même époque que celle où nos cathédrales commençaient à s’élancer dans le ciel chrétien.

Pour l’occasion quelques sculptures avaient fait le voyage de Phnom Penh, sculptures que je reconnus. Elles avaient été intégralement nettoyées, de leurs marques de dévotion entre autres. Rendues propres suivant le goût occidental, il est possible qu’elles aient ainsi perdu une bonne partie de leur âme.

Notre mission UNESCO ne pouvait pas ne pas se rendre sur le site d’Angkor et de ceux d’autres temples en cours de restauration.

Le transfert de notre petite équipe se fit dans un minuscule avion de tourisme, qui survola le fameux Tonlé Sap et la campagne environnante. Je voyais du dessus cet immense lac semblable à la panse des ruminants, se remplissant et se vidant par la même rivière qui l’alimentait ou qu’il alimentait, c’est selon, suivant les moussons et le niveau d’eau du Mékong.

La région était plate, bien plus plate que le plat pays de Jacques Brel, et d’une rare monotonie.

Le dépôt de sculptures de Siem Reap, près d’Angkor, était impressionnant, tout autant que les temples. Nous fimes tout au pas de charge tout en échangeant professionnellement, merveilleusement guidés par des membres de l’Ecole Française d’Extrême Orient : architectes-restaurateurs, historiens de l’art….

Tout y passa ou presque : Angkor Vat, Angkor Thom,Ta Phrom, la terrasse du roi lépreux, celle des éléphants… en croisant parfois au milieu des temples en ruine et de la végétation quelques rassemblements religieux, au cérémonial tellement différent de ceux ayant (encore) cours dans les églises chrétiennes !

         

 

C’était fascinant par la quantité de monuments sur ces sites ainsi que leur état de délabrement, avec la puissance inexorable de la jungle reprenant ses droits.

Les plus délabrés des temples n’étaient pas les plus vieux. C’était ceux de la fin de la période des grands rois khmers, dont on s’apercevait très vite qu’ils avaient été construits avec hâte, dans une sorte de frénésie architecturale. De plus, ignorant le principe de la voûte, les bâtisseurs khmers posaient leurs pierres comme les enfants des kaplas, avec le système de simple encorbellement, qui n’assure pas la maîtrise de la direction des poussées dues aux charges des masses supérieures dans la construction.

 

Mais mon plus fort souvenir fut celui du sourire des gens, de la population ordinaire, celle des rues de Phnom Penh comme celle des sentiers de la jungle entourant les temples, sourire serein accompagné d’un regard plein de bienveillance. Sourires de tous, peut-être plus encore des pauvres et de tant d’autres personnes devenus handicapées suite aux explosions de mines, malheureux enfants ou adultes que l’on croisait partout. Ce doux sourire khmer n’était donc pas qu’un poncif littéraire.

Après les accords de Genève (1954) mettant fin à la première guerre du Vietnam, mon père était allé deux ans à ne rien faire ou presque au Vietnam ; il faisait partie des officiers observateurs du respect de ces accords. Il nous a avoué honnêtement qu’il s’y était bien plus ennuyé que durant les camps de prisonniers pendant la deuxième guerre mondiale, qu’il fréquenta pourtant de juin 1940 à mai 1945… Son meilleur souvenir indochinois avait été la visite d’Angkor, qu’il avait pu faire rapidement lors d’une permission. Les quelques récits qu’il en avait fait m’avaient marqué, évidemment. Mon séjour prenait donc une saveur toute particulière.

Ma mission avait duré seulement une semaine. 23 ans après je me souviens de tout, de ce sourire khmer comme des énormes et délicieuses cuisses de grenouille figurant en permanence sur les cartes des restaurants. J’y ai plus goûté que les cancrelats grillés sur des braseros de fortune aux coins des rues, à déguster immédiatement en cas de petite faim (comme pour nous les marrons chauds en hiver). Je me souviens aussi, une fois la nuit tombée, de la ronde incessante des vélos et mobylettes avec des familles entières installées sur les guidons et portes-bagages, simplement pour faire un petit tour de ville, comme ça, une petite promenade du soir sous les tropiques, le long du grand fleuve Mékong.

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2 mars 2018 5 02 /03 /mars /2018 08:25

1978-1979 - Un peu partout -  De la sculpture.

 

 

Le tailleur de pierre connait les lignes droites ou circulaires, les plans et les surfaces sphériques, coniques, toriques ou même réglées. C’est de la géométrie, souvent simple.

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Le sculpteur ne connait pas les plans. Il ne connait que des surfaces aux courbes légères ou lourdes, tendues ou rebondies, les plans qui tournent, les creux et les bosses, les saillies et les ondulations, les pleins qui n’existent que par les vides, les réponses entre les lumières et les ombres qu’il appelle « noirs » quand elles sont fortes.

Le sculpteur ne connait pas forcément la pierre, le marbre, le bois.

Il peut être ornemaniste, metteur aux points, praticien. Il peut être aussi modeleur, créateur d’une forme à laquelle il souhaite donner du sens, qu’il transposera généralement ou fera transposer dans le matériau de son choix. Ou bien il la créera en taille directe.

Le tailleur de pierre et le sculpteur s’émerveillent tous deux de la beauté de la matière toujours différente qu’ils ont à façonner ; son grain, sa couleur, ses veines, sa nervosité ou sa tendresse, sa docilité ou ses réticences.

 

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En haut de l’échafaudage monté devant l’hôtel de Crillon, le tailleur de pierre que j’étais alors découvrit Charles le sculpteur en train de dégrossir une tête. Un bloc parallélépipédique  avait été scellé sur le cou de la grande figure féminine couchée qu’on voit en haut du fronton dominant la place de la Concorde. Non loin sur le plancher de l’échafaudage et mise à bonne hauteur était installée une tête en plâtre. C’était le  résultat du moulage de l’original dégradé auquel Charles avait fait quelques compléments modelés (nez, menton, chevelure) en fonction des trop gros manques liés à l’usure de la pierre.

Simplement muni de quelques compas, d’un crayon et de quelques outils, il devait en faire la copie.

Charles comprit à mon regard et à mes premières questions mon intérêt pour son travail. Il me proposa rapidement ce que je n’aurais jamais imaginé possible : l’accompagner plusieurs mois sur ses chantiers au cours lesquels il m’apprendrait à sculpter.

En échange, et pendant les temps morts, il me demandait de l’aider à retaper sa maison de campagne, dans l’Yonne. En travaillant pour lui je serais rémunéré au même niveau que celui de tailleur de pierre dans mon entreprise actuelle. J’acceptai, évidemment.

 

Pendant mon entretien de départ de l’entreprise à Saint-Denis avec le chef de chantier, celui-ci me proposa malgré tout une « rallonge », au cas où ce départ aurait été la conséquence d’un salaire trop modeste. Cette proposition me fit plaisir. Cela prouvait que j’étais bien intégré dans l’équipe et que mon travail était considéré comme satisfaisant.

 

C’est ainsi qu’avec Charles j’appris sur le tas le métier d’ « ornemaniste ». A la différence du tailleur de pierre, le sculpteur ornemaniste intervient sur la décoration de l’ouvrage et non sur sa structure.  Il peut s'agir par exemple de reproduire à l'identique des feuillages médiévaux,  des trophées classiques sur des frontons de château, ou de simples ornements répétitifs sur une moulure de corniche ou d’entourage de fenêtre. Chaque ornement répond  à des critères stylistiques bien définis qu'il convient  de connaître impérativement. Il ne s'agit en aucun cas de création artistique.


 

C’est ainsi que je naviguai entre des façades parisiennes et la maison de campagne de Charles au sud d’Auxerre, dans laquelle j’ai posé un dallage, taillé des éléments d’une grande cheminée…

Je faisais à peu près un 2/3 temps, Charles me payait à la journée. Je cotisais à l’URSSAF comme  profession libérale en tant qu’artiste alors que je n’étais aucunement créateur. Je n’eus aucune difficulté pour cette inscription, aucun justificatif à fournir. Pour les statistiques et les organismes sociaux j’étais devenu artiste uniquement en raison d’une démarche administrative. Cela m’avait laissé très perplexe. Ainsi, avant que l’artiste ne sache faire la statue, c’était le statut qui faisait l’artiste.

Une de mes principales lacunes était le dessin. Pas de dessin, pas d’œil formé, pas de sculpture correcte. Charles me le dit tout de suite.

Je me souviens d’un de ses cours improvisés : nous étions tout en haut de l’église de la Madeleine, à Paris, à réaliser palmettes, oves et rais de cœur sur la dernière assise du rampant du fronton nord. Il faisait d’ailleurs un froid de gueux. Il me montra en quoi ces volumes simples que sont les oves peuvent être pleins ou plats, rebondis ou secs, suivant la courbe qu’on leur donne pendant la taille. Techniquement on va d’abord « chercher » les fonds à la perceuse (au trépan avant que l’électricité n’arrive), en perçant des trous parallèles et très proches. Il est alors facile d’abattre les surfaces au ciseau (ou à la pointe pour les gros volumes) pour obtenir les volumes désirés.

On exécute en fait un procédé technique très classique, dont un des plus beaux exemples, parfaitement maîtrisé, se trouve dans la partie basse des Esclaves de Michel-Ange.

 

 

Et puis le moment arriva où il n’eut plus assez de travail pour deux… Charles m’avait fait comprendre aussi que parfois je n’étais pas assez rapide. C’était sans doute vrai, mais il était sûr en tout cas que je ne lui faisais pas assez gagner d’argent.

 

Avant de nous séparer il m’indiqua le nom d’un ami sculpteur qui avait du travail de temps en temps pour des assistants, en fonction de l’importance des travaux qu’il avait en commande.

 

Une fois de plus j’eus de la chance. Philippe Hubert était adorable et d’une grande compétence. Il finit d’ailleurs sa carrière comme assistant technique à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris (l’ENSBA). C’est avec lui que je pus réellement apprendre puis pratiquer les techniques de taille de la sculpture, celle du « metteur aux points », celle du « praticien ».

Nos pérégrinations nous menèrent par exemple de la carrière d’Euville (Meuse) à celle de Saint-Leu-d’Esserent (Oise). Il s’agissait dans chaque cas de réaliser  à partir d’une maquette en plâtre un agrandissement aux trois compas, technique très simple dans son principe, mais très délicate dans sa réalisation, exigeant méthode et précision. Les œuvres dont il s’agissait étaient contemporaines, assez patatoïdes, et ne demandaient pas une précision extrême dans leur reproduction, d’autant plus que les maquettes étaient peu abouties, aux formes seulement esquissées.

Le travail était très dur physiquement, bien plus que celui du tailleur de pierre salarié. Il n’était pas non plus gratifiant, dans la mesure où les œuvres à copier en pierre n’avaient guère d’intérêt à mon sens.

Mais ce fut une période de l’apprentissage du regard. D’autant plus qu’il ne s’agissait de ne pas se tromper : contrairement au modelage qu’on peut reprendre, au dessin qu’on peut gommer et rectifier, on ne peut pas remettre de la pierre là où il n’y en a plus, c’est plus qu’une évidence.

Autre travail très formateur : ma participation à la copie d’une des sculptures les plus célèbres de la cathédrale de Reims, Eve. Il  s’agissait de faire une copie en pierre à partir du moulage en plâtre de l’original, ce plâtre étant complété, « engraissé », par des parties manquantes reconstituées par le sculpteur/modeleur, suivant le même principe que pour la tête du Crillon.

L’original était destiné à être exposé au palais du Tau, tandis que la copie serait déposée à l’emplacement d’origine. La technique utilisée fut celle de la mise aux points à l’aide de la fameuse « machine », le  pantographe  des sculpteurs.

Nous étions dans un immense atelier de fortune installé devant les entrepôts servant d’abri aux originaux. Il consistait en trois grands murs surmontés d’un très haut toit, avec le quatrième côté étant ouvert à tous vents. Il y avait en fait deux sculptures monumentales à copier : un roi et donc la fameuse Eve du transept nord, chef-d’œuvre du gothique. Les œuvres étaient belles, mais la longue phase initiale de dégrossissage demandait un travail de forçat, qui consistait à enlever à partir du bloc initial la pierre en excès sur plusieurs dizaines de centimètres. Il le fallait pour atteindre les parties les plus en profondeur. Nous utilisions des pointes et ciseaux activés à l’aide d’air comprimé, tout en sachant que cette technique était interdite. Le décideur (l’Architecte en Chef des Monuments Historiques), imposait en effet la méthode ancienne afin de ne pas avoir une finition différente due à l’emploi d’une technique moderne. Cela se justifiait pour la finition des surfaces, qu’on appelle la « pratique », une fois tous les points de reproduction « posés », mais non pour le dégrossissage.

Je me demandais si l’architecte avait déjà tenu une massette et avait soupesé son poids.

Philippe n’était pas souvent là, mais je n’étais pas seul, heureusement pour le moral. Avec moi travaillait un sculpteur plus âgé, Serge, qui m’a lui aussi beaucoup appris. J’étais donc assistant-collaborateur d’un metteur aux points (Serge), lui-même sous-traitant d’un metteur aux points et praticien (Philippe), qui était lui-même sous-traitant du sculpteur ayant eu la commande et qui avait fait  le modelage des parties manquantes.

Je vivais en direct la division du travail. J’étais déjà un peu plus instruit sur les pratiques traditionnelles de ce métier et avais déjà compris que, par exemple, les sculptures de Rodin n’ont en fait  jamais été sculptées par Rodin. Créateur des formes au moment du modelage, généralement à la terre, il ne réalisait pas les phases techniques de sculpture de ses marbres qui étaient sculptés par de nombreux collaborateurs, aux capacités plus ou moins poussées. Cela ne retire rien à l’immense force créatrice de son oeuvre.

 

A Reims nous passions nos nuits dans une chambre d’hôtel mal chauffée, minuscule, équipée de deux petits lits, avec juste un lavabo d’eau froide, et les wc dans le couloir.

Les petits déjeuners et les repas étaient pris dans le restaurant d’ouvriers au rez-de-chaussée de l’hôtel. La tournée des apéros avait repris, comme à la brasserie en face de la basilique de Saint-Denis, mais avec le Champagne et le marc en plus…

 

Avec Philippe nous allions parfois dans son atelier, à Nogent-sur-Oise, faire des copies de petits éléments médiévaux pour des monuments dont j’ai oublié les noms, toujours à l’aide de la machine à mettre aux points.

 

Je savais qu’on ne s’improvisait pas sculpteur, qu’un long apprentissage m’attendait. D’abord je dessinais pour moi. Pour la pratique du modelage, je suivais les cours du soir de  la Ville de Paris. L’atelier de modelage de Montparnasse d’après le modèle vivant était réputé. Le professeur était techniquement impeccable, mais assez tyrannique envers les modèles qui posaient nus et qui devaient garder la pose trois heures durant, avec de trop rares temps de repos.

 

Je fis aussi quelques travaux personnels, bien modestes, comme la copie d’une petite tête de Vierge ou celle d’une tête de lion provenant de la corniche de l’église de la  Madeleine. Je fis aussi quelques créations comme celle d’un petit marbre à la forme abstraite, plus à la gloire du matériau et en hommage à Brancusi que pour exprimer une quelconque idée artistique.

Je l’avais sculpté à partir d’un petit bloc de marbre récupéré au cours d’une virée à Carrare avec ma petite Renault 4L, version camionnette des Postes,  afin de me procurer à bon prix les outils du sculpteur sur marbre. J’avais récolté ce bloc sur le bord d’une route dans la montagne. Devant passer la nuit là-bas, j’avais décidé de dormir sur le plancher arrière. Une fois la nuit venue et avant de m’endormir je fis une petite marche dans la montagne. C’était féérique ! Je découvrais la carrière la plus connue du monde sous la pâle lueur d’un croissant de lune, avec une infinité de lucioles brillant comme autant de petites étoiles au milieu de la montagne blanche.

 

Et puis un jour je n’eus plus de travail : Philippe avait été nommé assistant technique pour la taille directe aux Beaux-Arts de Paris et souhaitait fortement modérer son activité de praticien.

Il me fallait faire l’heure du bilan : j’avais depuis 5 ans vu et pratiqué toutes les techniques de la taille de pierre et de la sculpture, que ce soit en pierre tendre, ferme ou dure, en grès , en marbre….

Si je commençais  à posséder un bon capital comme technicien, je ne ressentais plus l’envie d’en faire mon activité professionnelle pour les années à venir. J’avais satisfait ma soif de curiosité et de connaissance au terme d’une longue formation  et d’une pratique intensive. Revenir en entreprise ne m’intéressait pas, comme exercer plus longtemps  une activité de sculpteur indépendant mais en simple exécutant comme ornemaniste ou copieur d’œuvres anciennes ou modernes. La précarité de ma situation n’arrangeait rien, même si je n’avais guère de besoins ou d’obligations.

A cela il fallait ajouter la pénibilité d’un travail physique permanent, souvent dans la poussière et le froid à la mauvaise saison. La routine et l’ennui finiraient par l’emporter.

 

Mon père m’a mariée à un tailleur de pierre

Le lendemain d’mes noces m’envoie-t-à la carrière

Et j’ai trempé mon pain dans le jus de la pierre…

 

J’avais toujours en tête cette chanson populaire que j’avais chantée en public et avec succès chez les Compagnons du Devoir quatre ans auparavant. J’aimais sa mélodie et l’humour du récit, mais je n’avais plus envie de goûter le jus de la pierre.

Pourtant j’appréciais ce travail manuel, j’avais la fierté du beau travail accompli, je me sentais à l’aise aussi dans la simplicité et la chaleur des rencontres que j’avais pu faire.

Par contre la différence de centres d’intérêts  avec mes compagnons de labeur me pesait. Je pouvais difficilement leur parler de Poulenc ou de Monteverdi que je chantais dans l’ensemble vocal dont je faisais partie, comme de l’éthologue Konrad Lorenz que ma compagne m’avait fait découvrir. Je repensais alors à l’anecdote sur Soljenitsyne que j’ai racontée plus haut dans ce blog.

 

Je n’avais pas non plus la fibre créatrice.

A ce moment, les œuvres contemporaines en pierre ou marbre n’étaient pour moi que la continuité des dernières formes de l’art abstrait, ou d’une figuration tellement épurée ou distordue qu’elle en perdait tout intérêt, si ce n’est  pour la beauté du matériau. Je n’avais pas l’imagination qui m’aurait permis de me dégager de ce courant. Il faut dire que j’étais ignorant des autres techniques artistiques que celle de la sculpture sur pierre.

 

J’avais 28 ans et  étais au fond d’une impasse. J’avais envie, j’éprouvais même la nécessité d’atteindre d’autres horizons ; mais lesquels ?

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9 février 2018 5 09 /02 /février /2018 20:22

1976 (hiver) Toulouse Une  nuit  chez les Compagnons du Devoir

 

Tout à coup, dans mon sommeil, du bruit, beaucoup de bruit, de plus en plus de bruit. Immédiatement après, dans la réalité, des voix fortes, vociférantes, dans le couloir. Très vite, la porte de notre chambre s’ouvre :

  • Tous debout, magnez-vous, réunion au réfectoire ! Allez, magnez-vous l’cul, tout le monde en bas au réfectoire, habillés, dans cinq minutes maxi !!!

 

Mais quelle heure est-il ? Suis-je à l’armée, au pensionnat, où donc ?

Il est deux heures du matin à Toulouse, à la Maison des Compagnons du Devoir et du Tour de France. Très curieux tout ça. Ma première idée est que nous allons assister à une de leurs réunions secrètes, peut-être une petite séance d’initiation, mais d’initiation à quoi, pour tout le monde à fois ? Non, c’est impensable, dans toute société secrète la véritable domination par l’initiation est individuelle, non collective. Ah oui, au fait ! Les Compagnons, cousins des Francs-maçons, refusent le mot de « secret » à propos de leurs pratiques initiatiques ; ils adoptent par contre celui de « discret », ce qui me fait sourire et me parait un tantinet hypocrite. Mais le ton des Compagnons qui nous réveillent, nous, les aspirants, stagiaires ou apprentis, n’est pas celui de la fête, du symbole ou de la spiritualité, mais pas du tout. Je perçois instantanément une tension indéfinissable dans ce réveil brutal, où l’agressivité et une forme de peur ont leur part.

En bas, au réfectoire où une partie des tables et des chaises a été repoussée, nous sommes  placés en cercle, ouvert du côté de la porte d’entrée. Personne ne parle, nous sommes tous (je suis l’un des plus vieux avec mes 23 ans) à la fois endormis et ébahis. Que se passe-t-il ?

Très vite, des éclats de voix derrière la porte. Un petit groupe fait irruption dans la salle, poussant brutalement devant lui un tout jeune homme, presque adolescent, placé au centre de notre cercle.

Et là, l’accusation commence. Elle ne va pas être longue, mais sera verbalement très violente, physique aussi car entrecoupée de coups de pieds et de coups de poings donnés par quelques-uns des Compagnons, nos chefs et professeurs. Dans les fesses les coups de pieds, dans les épaules les coups de poings, pas ailleurs, mais tout de même… Le chef de notre équipe de tailleurs de pierre, si savant et si habile, est un  des plus acharnés, des plus brutaux. C’en est fini pour moi de son image tutélaire, définitivement.

On exige du jeune des paroles publiques de soumission, d’excuses envers le jeune volé, car c’est une histoire de vol. On lui dicte ses paroles. On lui dit de parler plus fort, plus fort, encore plus fort pour que tout le monde entende. Les yeux du voleur sont remplis de larmes qui ne coulent pas, son regard est perdu, ce n’est même plus du malheur, c’est le vide absolu. Le regard du volé, lui, est rempli d’une grande pitié. On sent qu’il fait plus que désapprouver cette horrible scène d’humiliation. Peut-être regrette-t-il même d’avoir informé du vol ? Mais que peut-il faire ? Et moi, que puis-je faire ?

Au bout d’un quart d’heure, tout est fini. La sentence est banale : exclusion. On règle ça entre soi, la nuit. Je serais curieux de savoir s’il reste une trace d’archive de l’évènement et laquelle.

Nous remontons en silence dans nos chambres, avec ordre de nous endormir le plus vite possible. Personne ne parlera de cet évènement plus tard, personne.

L’excellence  du Compagnonnage, peut-être, mais à quel prix ? Par des démonstrations de violence et d’humiliation en pleine nuit ? Fallait-il en passer par là afin de punir une faute bien réelle, cela pour l’exemple ? J’espère seulement que cet évènement est (fut) rarissime. Je ne suis pas resté assez longtemps pour en juger.

 

Cette nuit-là, déjà lézardé par une « Règle » désuète et certaines pratiques comportementales d’un autre âge, les restes du mythe du Compagnonnage se sont effondrés. On pourrait définir la « Règle » comme un règlement aux pratiques destinées à souder une communauté, alors qu’il est  surtout fait pour discipliner fortement l’individu. Peut-être ces pratiques étaient-elles justifiées il y a longtemps, alors que la société ouvrière n’était pas encore assez éduquée en « civilités » et en « savoir vivre ensemble » ? Mais l’est-elle plus maintenant ?

Ne restera de positif de mon passage chez les Compagnons que le devoir de la « transmission » poussé à l’extrême, que je considère presque comme sacré moi aussi : apprendre à l’autre ce qu’on a soi-même appris des autres, et même plus si possible.

Insatiable de liberté et d’indépendance, il était évident que j’allais transgresser presque malgré moi cette « Règle », mais sans provocation ni agressivité. J’avais été accueilli fraternellement par cette communauté, je n’allais pas m’y opposer.

Les souvenirs sont lointains….

Je me souviens cependant qu’il fallait ainsi porter obligatoirement une cravate lors du grand déjeuner du dimanche midi, pour lequel toute la « Maison » était rassemblée. N’oublions pas que les jeunes dans une maison de compagnons sont soit apprentis sélectionnés (pour les plus jeunes) soit aspirants-compagnons (ouvriers formés qui font leur « tour de France », plus ou moins expérimentés mais engagés dans l’esprit du compagnonnage car déjà un minimum  initiés) ou stagiaires comme je l’étais. Ils viennent de partout et ne rentrent que rarement dans leur famille durant l’année.

Les « vrais » Compagnons du Devoir sont ceux ayant reçu l’initiation complète, en lien bien sûr avec la réalisation d’un « Chef d’œuvre ». Ils ont fini leur tour de France et sont souvent installés comme artisans, chefs de petites entreprises, ou font partie des agents de maîtrise de plus grosses sociétés. Ils se sentent détenteurs d’une éthique, d’un idéal professionnel, appartiennent à une fraternité qui leur confère droits et devoirs. Leur progression puis leur aboutissement professionnel n’est pas, selon eux, uniquement celui d’un savoir-faire, mais aussi d’un comportement dans la société comme dans leur confrérie, lié à une initiation tenue secrète. Une forme de similitude avec la franc-maçonnerie est donc indéniable.

Encore faudrait-il être capable de se comporter avec la rigueur morale défendue par cette éthique. Je ne suis pas sûr que l’humiliation publique de cette fameuse nuit aille dans ce sens. Pour moi personnellement, ce fut contreproductif… et bien triste quand on sait l’importance qu’a le Compagnonnage pour la formation d’excellence de tellement de beaux métiers manuels. Espérons que les choses ont changé.

 

Pour revenir au quotidien que j’ai vécu dans cette Maison de Toulouse  il fallait aussi user de formules rituelles de politesse. En cas d’oubli ou de provocation le jeune était mis à l’amende….

J’étais poli mais refusai de porter la cravate. On ne m’embêta pas. J’étais sans doute déjà trop vieux, et mis à part ces refus, je pense avoir été correct avec le monde qui m’accueillait, ça se savait. Et puis je n’étais ni apprenti, ni aspirant, seulement stagiaire.

Je me souviens encore avoir poussé la chansonnette lors d’un de ces déjeuners du dimanche : « la mal mariée » (voir les paroles dans la chronique précédente) mais aussi une paillarde assez sage que j’avais apprise pendant les bizutages en prépa à Tours. Ces deux chansons eurent beaucoup de succès.  Elles apportaient un petit vent frais chez ces jeunes subissant une morale trop contraignante, qui n’avait guère changé depuis de longues décennies (j’ignore si « la Règle » et ces pratiques existent encore sous leur ancienne forme, mes souvenirs ont plus de 40 ans…).

 

Je crois qu’on m’aimait bien à Toulouse, finalement. Mais décidément, m’ont-ils avoué à demi-mot lors de mon départ au bout de quelques mois, c’est quand même plus facile de faire ce qu’on veut avec des jeunes de 16, 17 ans qu’avec des gars qui ont déjà un peu tourné…

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