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Un squelette les jambes en l’air
Chef d’œuvre sens dessus dessous
La situation n’était pas catastrophique, mais elle était préoccupante.
Les murs regorgeaient d’humidité non loin du chef-d’œuvre. Algues vertes et petites mousses proliféraient à quelques dizaines de centimètres de la sculpture, en contrebas de l’autel dont le soubassement, partiellement creux, était rempli de restes osseux de la famille des ducs de Bar. Au-dessus de l’autel et dans une grande niche centrale, le squelette de René de Chalon, ou du moins sa représentation sculptée, était là, debout, imperturbable, dressant son bras gauche vers le ciel, un cœur dans la main, espérant la clémence divine au jugement dernier et indifférent aux manifestations biologiques bien vivantes se trouvant en contrebas à sa droite.
La Direction Régionale des Affaires Culturelles de la région Lorraine était bien plus sensible que le squelette à la gravité de la situation. Elle commanda d’abord à la société GRAHAL une étude documentaire complète sur l’histoire matérielle de l’œuvre, de sa création à nos jours. Elle commanda aussi à l’Architecte en Chef de l’édifice un diagnostic de l’état des murs de l’église Saint-Etienne de Bar-le-Duc. C’est là que se trouve dans une chapelle du transept sud cette étrange sculpture, élancée comme un vivant et décharnée comme un mort. Enfin, on m’avait sollicité pour que je fasse un diagnostic précis de cette œuvre célébrissime, ce qui n’avait pas encore été fait suivant les critères modernes de Conservation-Restauration. Etait-elle en réel danger ? Si oui, quelles préconisations pourrais-je fournir, autant pour la sauvegarde de l’œuvre elle-même que pour celle de son environnement immédiat ?
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Né en 1519, René de Chalon, prince d’Orange et stathouder de Hollande, de Zélande, d’Utrecht et de Gueldre, était capitaine général de cavalerie dans les troupes impériales. Ce sont elles qui firent en juillet 1544 le fameux siège de Saint-Dizier (Haute-Marne). Située aux confins de la Champagne et de la Lorraine, cette ville était puissamment fortifiée et tenue par les troupes françaises. Cet événement se passa au cours d’une énième « guerre d’Italie », opposant depuis si longtemps François 1er et Charles Quint.
Atteint par un impact de couleuvrine pendant les combats, le prince mourut le 15 juillet 1544, assisté par l’empereur lui-même. Ses restes furent rapatriés à Bar-le-Duc, aujourd’hui en Lorraine (département de la Meuse). On sépara son cœur et ses entrailles qui restèrent à Bar, tandis que le reste du corps fut transporté à Breda (Pays-Bas) pour être inhumé dans le caveau familial. Sa veuve commanda au fameux sculpteur Ligier Richier un « Transi », à insérer dans un monument conçu pour abriter les restes restés ( sic ) en Lorraine (dans l’ancienne collégiale Saint-Maxe). La sculpture fut déposée plus tard en 1790 (afin d’être sauvée de la destruction de la collégiale) pour être placée à l’endroit actuel dans l’église Saint-Etienne, après construction de la chapelle que l’on connait et qui lui fut dédiée.
Ce mot de « transi » a été conservé dans l’usage, mais uniquement comme adjectif pour signifier un engourdissement, une immobilisation par exemple due au froid. Il est en revanche utilisé comme substantif de façon plus précise en histoire de l’art, pour définir la représentation du corps humain nu, rigide, en train de se décomposer plusieurs mois ou même années après la mort. Contrairement au gisant ensommeillé aux traits idéalisés, représentation d’une mort douce en attente du jugement dernier, celle du « Transi » est toujours réaliste, destinée à frapper le spectateur en lui montrant le caractère inéluctable de la décomposition de la part charnelle de toute personne.
Les Transis sculptés se comptent par dizaines à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance. Ils sont généralement couchés, sculptés dans l’épaisse dalle recouvrant le tombeau du défunt. Plus rares sont ceux redressés, debout, se tournant vers le ciel dans une attitude suppliante, donc en contradiction avec leur état de cadavre qui devrait être évidemment allongé et immobile. Le nôtre, celui de Bar-le-Duc, est fièrement dressé et présente son cœur dans sa main gauche levée (reconstitution moderne cependant peu fiable). On dit que René de Chalon avait souhaité avant sa mort que la sculpture le représente précisément trois ans après le décès. Les restes de chair sont relativement importants, mais desséchés sur les os anatomiquement bien traités. Parfois seule la peau subsiste, qu’elle soit collée à l’os ou laissée libre, comme celle de l’abdomen vidé de ses entrailles.
Mais comment la sculpture est-elle structurellement constituée ? Comment tient-elle debout sans risque de chute, alors qu’elle semble être détachée du fond de la niche où elle se trouve ? Elle semble ne tenir que par un miracle d’équilibre, la surface de sustentation de ses pieds étant extrêmement réduite.
Il faut tout d’abord savoir que ce « squelette » est constitué de trois parties. On a de bas en haut les jambes jusqu’au bassin, puis le haut du bassin avec le torse et la tête, et enfin le bras gauche, dressé. Seule la partie basse est fixée au mur par un tenon partant de la fesse droite, peu visible. Le bloc formant le torse et la tête est simplement posé « à sec » sur le haut du bassin, suivant un joint sinueux finement dressé.
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Le bras tient par lui-même, retenu par un système de tenon-mortaise pyramidal. Des tenons sous les pieds sont insérés dans une cavité de la pierre servant de base, bloqués par mortier de chaux.
Le matériau pourrait être celui de la pierre de Tonnerre, qu’on retrouve un peu partout dans les régions Grand-Est et Bourgogne pour les travaux de sculpture, en raison de la finesse et la fermeté de son grain, ainsi que de son caractère très homogène (plus que dans les pierres locales de Lorraine). Il n’y a pas de restes de polychromie, s’il n’y en a jamais eu (aucune trace n’est visible, même dans les creux les plus profonds de l’œuvre). La finition de surface est poussée, le plus adoucie possible, mais non polie (la pierre de Tonnerre n’est pas assez dure pour accepter le poli). Un produit très fluide (cire chauffée ?), transparent et légèrement « lustrant » fut peut-être appliqué sur la surface, mais il ne fut pas précisément décelé à l’observation.
La sculpture n’est donc pas en contact avec la maçonnerie, ce qui la protège de toute infiltration malheureuse. L’épiderme de la pierre n’est pas altéré par des sels solubles nuisibles, complètement absents. Cette surface ne présente aucun dommage, et ne risque rien tant qu’elle n’est pas en contact (même par capillarité) avec de l’eau sous forme liquide. Aucun microorganisme n’est visible sur sa surface, ni algues, ni mousses, contrairement à ce qu’on voit sur les murs à quelques dizaines de centimètres de là. Une légère poussière recouvre la surface, sans danger pour l’œuvre
Donc, finalement, tout semble aller assez bien.
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Oui, tout va bien sauf que, derrière la fesse droite (ou plutôt l’arrière droit du bassin, la chair de la fesse s’étant fortement desséché) une fine fissure verticale parcourt la pierre. De plus, elle se trouve juste au niveau de la seule fixation qui maintient au fond de la niche la sculpture dans sa position verticale. Par ailleurs, la surface de sustentation des pieds est extrêmement réduite, surtout en raison des tenons sculptés sous les plantes des pieds. Il n’est pas possible dans l’état actuel des choses d’en voir davantage, d’en savoir davantage.
Comble de malheur, Cette fissure se trouve juste au niveau de la fixation maintenant la sculpture contre le mur de la niche. Et, pour couronner le tout, on voit que cette fixation est rouillée en surface. Par accroissement de volume due à l’oxydation du fer, la rouille aurait-elle fendu la pierre au seul endroit où la sculpture est stabilisée ? Enfin et surtout y a-t-il risque de chute ?
Fissure vue du haut, après dépose de la sculpture
Evidemment informée de la situation, l’administration responsable (la DRAC Lorraine) approuva ma proposition de dépose puis d’intervention au cas elle s’avérerait nécessaire une fois un diagnostic complet effectué.
En bonne intelligence avec le musée local, le charmant musée Barrois, il fut donc décidé de déposer l’œuvre, de la sortir de sa chapelle et de son église, de la transporter jusqu’au musée et enfin de l’installer dans une grande salle d’exposition. Cet espace serait aménagé pour recueillir l’œuvre pour sa restauration. Il serait fermé les jours d’intervention, ouvert le reste du temps au public avec des panneaux expliquant la raison et la nature de l’opération.
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Ce qui fut décidé fut fait : un beau matin de juin 2002 on put voir le parvis se remplir peu à peu de différentes populations : les badauds bien sûr, la police évidemment, la presse naturellement, et surtout le personnel (avec son camion) d’une entreprise spécialisée en transport d’œuvres d’art. La solution technique fut simple, étant donné le peu de chemin à parcourir (environ 200 mètres) : une fois descendu de l’autel et sorti de sa chapelle, le squelette fut placé sur de simples brancards recouverts de mousse adaptée. A la vitesse d’un convoi funéraire (ce qui était de circonstance) le camion roula lentement jusqu’au musée pour y déposer l’œuvre, la maréchaussée ne quittant pas le véhicule d’un pouce.
Les trois parties de la sculpture furent alors placées sur une grande table, recouverte d’un tapis de mousse. On avait au préalable réfléchi au problème de l’installation de la sculpture pour sa restauration, en fonction de sa constitution, car il était impossible de placer le torse et la tête verticaux puisque le haut du bassin était ondulé, non horizontal. Laisser cette partie couchée n’était pas souhaitable non plus pour le travail de restauration.
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Une idée toute simple s’imposa rapidement : il suffisait de concevoir un socle avec la même courbure que le joint ondulé du bassin. Le torse n’aurait plus qu’à être posé dessus. Quant aux jambes, il suffisait de réaliser un autre socle, dont la courbe serait l’inverse de la première. Evidemment, cela aurait pour conséquence de retourner les jambes ! Ces deux socles furent constitués de plaques de contreplaqué collées / vissées entre elles, après avoir été découpées à la scie sauteuse à l’exacte forme ondulée du joint.
On eut donc pendant quelque temps au musée Barrois de Bar-le-Duc la sculpture d’un squelette, avec d’un côté le torse et la tête, et de l’autre les jambes en l’air, non par plaisanterie mais par nécessité. Cette perspective, techniquement sérieuse, plut beaucoup. Une fois réalisée l’installation fit son petit effet sur les visiteurs ainsi que sur le personnel du musée. Il est rare de voir les gens sourire spontanément devant une œuvre d’art ancien ! Surtout un squelette démembré…
Il parait qu’à Bar-le-Duc on s’en souvient encore, vingt-cinq ans après.
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Le corps resta sur ce socle (lui-même posé sur un plateau tournant de sculpteur) le temps de la restauration tandis que les jambes (environ 30 kg) furent ou non suivant les besoins déposées et allongées sur la grande table. Le bras gauche (environ 8 kg), lui, resta posé sur un tapis de mousse pour sa restauration (sauf pour la photo !). Cette disposition du bassin sur le socle et des jambes en l’air fut également bien pratique pour l’ingénieur du LERM (laboratoire basé en Arles) à qui on demanda d’ausculter le bassin, afin de déterminer au mieux la nature et les dimensions du tenon rouillé, avant toute intervention physique sur l’œuvre. La technique d’investigation fut celle du radar et non celle de la radiographie étant donnée l’épaisseur déjà importante de la pierre à traverser par les rayons. Quant à une gammagraphie (qui dans l’idéal aurait été la meilleur technique), il était impensable de la réaliser dans ce contexte muséal, pour des raisons évidentes de protection et de sécurité. Cette auscultation particulière nous appris que le tenon était long d'environ 8 cm. ll apparut possible de l'extraire.
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La restauration qui suivit se composa de toutes les étapes classiques dans ce cas, structurelles puis superficielles :
Extraction du tenon rouillé et son remplacement par un autre en inox, noyé dans une résine insensible à une atmosphère humide.
- Renforcement et jonction structurelle entre les deux talons (tiges en inox recourbées recouvertes par la suite d'un mortier acrylique)
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- Reprise des joints de cassure du bras gauche et retouche des petits comblements (ici en cours, avant arasement des joints)
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Une fois restaurée la sculpture put alors rejoindre sa chapelle d’origine dans l’église Saint-Etienne, après que ma collègue Françoise Joseph, conservatrice-restauratrice de peinture murale, eut magnifiquement réalisé les travaux de consolidation et de retouche de toutes les parties peintes de cette chapelle funéraire.
D’autres collaboratrices, alors stagiaires ou assistantes, vinrent ponctuellement m’accompagner pour la restauration. Je les remercie ici à nouveau : Fabienne Druilhe, Clara Stagni, Virginie Deschamps.
Des informations les plus complètes concernant cette sculpture et sa restauration se trouvent dans l’article Wikipedia « Transi de René de Chalon » et particulièrement sa note 11.
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