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26 janvier 2018 5 26 /01 /janvier /2018 10:36

1973 Rencontres avec trois hommes remarquables (3) : Raph le chef de chœur.

 

Si on chante juste et qu’on sait lire la musique, si on travaille un minimum sa voix et qu’on passe avec succès une audition, on peut alors pénétrer dans un monde bien particulier, celui des ensembles vocaux, appelés encore chœurs de chambre. Composés de chanteurs de bon niveau, amateurs mais dirigés par des professionnels, ces ensembles peuvent interpréter pour leur plus grand plaisir et celui du public toutes sortes de musiques : baroque, classique, moderne, contemporaine, de variétés…

Ce fut mon cas, et j’eus la grande chance de rentrer à 22 ans dans l’Ensemble Vocal Raphaël Passaquet, du nom de son chef et créateur. C’était un groupe au répertoire déjà bien fourni, surtout Renaissance française  et baroque italien, qui allait ensuite participer à des programmes plus qu’intéressants.

Je n’y étais en effet que depuis quelques mois quand une collaboration se fit pour quelques années entre notre ensemble et « la Grande Écurie et la Chambre du Roy », dirigée par Jean-Claude Malgoire, avec alors pour instrumentistes (entre autres) les excellents Roland Pidoux et Alain Moglia, de l’orchestre de Paris. Passer en si peu de temps d’une pratique du piano amateur (et solitaire) à l’interprétation et l’enregistrement d’œuvres célèbres (comme les Indes Galantes de Rameau) avec un tel ensemble tenait pour moi vraiment de l’incroyable !

 

Toutes ces activités étaient passionnantes, mais l’essentiel résidait dans le fait même de chanter dans un groupe si bien dirigé par un chef d’exception, quelle que soit l’œuvre travaillée et interprétée. J’ai ainsi découvert la sensation extraordinaire que procure cette harmonie collective en dynamique permanente, créée exclusivement par des corps tout entier tournés vers le meilleur résultat possible de beauté sonore.

 

Pendant les répétitions et encore plus pendant les concerts les voix se déroulent, se succèdent, s’additionnent, se répondent, se frottent, s’éloignent, se retrouvent, se magnifient… Les ondes entremêlées de la polyphonie reviennent transformées dans les corps qui les produisent…

 

De plus, il n’y a pas de plus grand plaisir que celui éprouvé collectivement à la fin d’un concert ou d’une œuvre « a capella » que   de  voir un grand sourire (que ne voit pas le public) sur le visage du chef alors qu’il rabaisse les bras signifiant ainsi la fin de l’interprétation. Je l’ai vécu auprès de Raph, je le vis à nouveau dans mon chœur actuel, auprès de Jean-Sébastien Veysseyre. Et j’ai eu une fois la chance de le voir sur le visage de D. Barenboïm, ayant fait une brève incursion dans les chœurs de l’Orchestre de Paris.

 

Etre dirigé par Raph pendant plusieurs années a été un véritable bonheur, doublé d’un grand enrichissement personnel. On peut y rajouter la  formation de nombreuses et solides amitiés entre membres du chœur, ce qui forme alors un tout.

Il y a bien sûr les mots écrits par sa femme que j’ai insérés ci-dessous et qui résument toute la personnalité, la science et la sensibilité de Raph. Mais il y a aussi le souvenir de son large sourire, si fréquent, si lumineux et si bienveillant. C’est peut-être cela, en fait, dont je me souviens le mieux et qui m’émeut le plus encore.

 

« Animé d’une foi profonde, Raph a laissé à ceux qui l’ont approché le souvenir d’un homme attentif, compréhensif et bienveillant sur le plan humain, d’un pédagogue passionné et engagé, d’un homme cultivé, d’un intellectuel chez qui l’humanisme apportait un bel équilibre, d’un musicien raffiné, curieux et exigeant pour qui le chant choral était, aussi, un merveilleux vecteur de la littérature et de la poésie ».

(Françoise Passaquet, http://www.le-lab.info/cdac/ressources/zoom-sur/raphael-passaquet)

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23 janvier 2018 2 23 /01 /janvier /2018 11:10

1973 Rencontres avec trois hommes remarquables (2) : Mathias le luthier

 

 

Dans le cadre des animations d’été autour du château et de sa restauration avaient lieu des événements de tous ordres, dont des concerts. C’est ainsi que débarqua pour quelques jours un groupe de trois jeunes interprètes de musique baroque, Jean-Louis Charbonnier, gambiste, Philippe Suzanne, flûtiste, plus un troisième instrumentiste dont j'ai oublié le nom. Ils étaient accompagnés d’un luthier, Mathias, qui avait créé une viole pour Jean-Louis Charbonnier, qui a  fait depuis une carrière musicale plus qu’honorable, comme Philippe Suzanne.

 

Cela faisait par ailleurs quelques mois que je chantais à Paris dans un chœur de chambre, l’Ensemble Vocal Raphaël Passaquet, du nom de son chef et créateur. Le programme que nous travaillions à ce moment-là était du début du baroque italien (Monteverdi) et même plus ancien (Roland de Lassus). Il était donc prévisible que puissent se développer des relations amicales entre nous. Mais, je ne sais pas pourquoi, c’est avec Mathias qu’une forte amitié s’installa, au point que nous passâmes plusieurs fois des vacances ensemble, et que nous nous voyions souvent à Paris.

 

 

Il aimait rire d’à peu près tout, et  comme il était très curieux de nature, toutes les occasions étaient bonnes pour découvrir et se divertir en même temps. C’est ainsi que, avec un couple d’amis (lui sculpteur, elle professeur d’histoire de l’art), nous passions des vacances d’été ensemble dans leur maison familiale très rustique au fin fond du Limousin (quels beaux souvenirs !). Les débuts de nuits étaient toujours occupés à faire tourner les tables, dans un état d’esprit très joyeux. Vous me croirez si vous voulez, mais ça marche ! Nous avions fait aussi parfois ce genre de spiritisme dans le château angevin, et pour moi-même qui ai l’esprit assez rationnel, il a bien fallu me rendre à l’évidence de la réalité du phénomène, après avoir traqué très sérieusement la supercherie.

 

 

Le premier atelier de Mathias fut d’abord rue Saint-Maur à Paris, avant d’être rue Charlot. Il gagnait sa vie à l’atelier du musée du Conservatoire sous la direction de Madame de Chambure, mais créait aussi des violoncelles baroques, des violes… Son atelier lui servait aussi d’habitation, même si les outils et pièces de bois étaient partout. Un luthier, comme un ébéniste, est toujours en recherche de bois anciens qu’il souhaite voir vieillir davantage, afin de réduire les éventuels désordres dus à un séchage qui n’aurait pas été total.  J’étais fasciné par ses flacons de résine pour les vernis, la problématique de la dissolution de l’ambre le passionnait.

Apprenant que j’avais toujours rêvé de jouer du violoncelle, et voyant ma curiosité pour son métier, ses techniques et ses subtilités (j’avais tout à découvrir), il m’avait choisi  une pièce d’érable (sans me le demander) qui allait servir de fond pour « mon » instrument. J’étais mis devant le fait accompli. En gros, je n’avais qu’à créer moi-même mon propre violoncelle, puis à en jouer… Ce ne fut bien sûr pas si simple.

 

Passionné, presque monomaniaque, il me parlait de sa formation à Mittenwald en Bavière (bien préférable pour lui à celle de Mirecourt, évidemment !), de ses relations avec les instrumentistes, de la sculpture de ses têtes de viole… Il n’aimait pas son nom officiel,  m’avait dit pourquoi mais ma mémoire ne l’a pas retenu. Il se faisait appeler par ses amis et son entourage « Mathias ». L’ayant toujours vu à travers une relation amicale, j’étais (et suis encore) très étonné de lire ce nom de Pierre Jaquier.

Les années passèrent, nos chemins divergèrent, nos pérégrinations ne permettant plus que difficilement des rencontres.  Il n’y a guère de points communs entre la lutherie d’instruments baroques et les métiers de la construction, de la sculpture, de la peinture, même anciens, que j'allais pratiquer.

J’ai une certaine honte à n’avoir pas fini « mon » violoncelle. Il m’avoua un jour qu’il avait récupéré les pièces de bois qu’il m’avait réservé pour une commande. Il avait bien fait !

 

J’appris un jour par lui-même qu’il avait tout arrêté et s’était retiré dans une communauté monastique installée dans un petit village de l’Aube, Mesnil-Saint-Loup. Je le savais légèrement mystique, mais pas à ce point !  

 

Pourquoi reprit-il son activité de luthier ? Peut-être parce qu’il avait compris que, pour « la gloire de Dieu » et la spiritualité des hommes il était plus à sa place à créer des instruments qu’à prier et faire de la céramique ?

 

Pour quelles raisons s’installa-t-il alors à Cucuron dans le Lubéron, ayant de plus par la suite trouvé une compagne,  ayant adopté (ou recueilli) des enfants venant de plusieurs lieux miséreux du monde ? Je ne l’imaginais pas en ménage, ni papa, j’avais l’esprit un peu étroit.

Il y a des pans entiers de sa vie que je ne connais pas, mais ce n’est pas le plus important.

Le plus important, c’est ce qu’il était, bien plus que ce qu’il faisait.

 

Il avait appelé son atelier « l’atelier des quatre couronnés », évidemment à partir des saints patrons des sculpteurs et des tailleurs de pierre, et donc en référence à la sculpture et non à la musique. Considérait-il son métier comme celui d’un artiste sculpteur, créant d’abord la forme à partir de la matière brute, forme tout aussi importante que l'usage de l'objet ainsi créé ? Il m’avait pourtant bien expliqué la fonctionnalité des formes de la famille des violes et violons obtenue par une lente maturation technique sur plusieurs siècles. Il m’avait appris que désormais restait au luthier peu de liberté, sauf un choix judicieux des matériaux, leur utilisation et leurs assemblages, jusqu’au vernis final apportant sa touche à la sonorité. La sculpture des têtes de viole était enfin son espace de complète liberté. Il ne s’en est pas privé.

Y avait-il un clin d’œil dans ce nom des quatre couronnés à la voie que j’avais moi-même prise, comme tailleur de pierre puis sculpteur ?

 

Je fus heureux  pour lui quand j’appris qu’il avait créé les instruments utilisés pour le célèbre film d’Alain Corneau, « Tous les matins du monde », et qu’il continuait à œuvrer pour les meilleurs instrumentistes.

 

J’avais pu le revoir durant l’été 2002 : j’avais reçu de nombreuses commandes pour le musée Granet d’Aix-en-Provence et avais pu me rendre dans le Lubéron. C’est vrai, je pointai dans ses propos une certaine amertume, ainsi que la difficulté à affronter la réalité du quotidien, surtout avec des enfants adoptés adolescents… Sa générosité avait été irrationnelle. Il était aussi assez (trop) catégorique envers les conservateurs de musée, presque caricatural (comme souvent les personnes confrontées à un seul aspect des choses et non à leur globalité), et avait du mal à percevoir la nature même des exigences de la conservation-restauration des œuvres patrimoniales.

 

Nous avions une relation amicale commune, celle d’un restaurateur de sculptures comme moi, Didier Besnainou, qui me donnait fréquemment de ses nouvelles, de sa maladie. Didier m’a appris son décès, fin août 2010.

 

Mathias était atteint de la maladie de Charcot (SLA). Il était toujours croyant et peu de temps avant sa disparition inéluctable avait lui-même organisé la messe de ses propres funérailles. Ses amis musiciens présents y étaient venus avec leurs instruments, et avaient déposé devant le cercueil les instruments qu'il avait réalisés pour eux.

 

Mathias avait préparé un texte qui fut lu pendant la cérémonie :

 

« Une si petite séparation...

A ceux qui m'entourent j'ai envie de dire : ne soyez pas tristes. Non pas qu'on ne puisse être très affligé quand on perd quelqu'un de cher. Mais simplement pour moi, la mort n'est qu'une toute petite séparation... En ce qui concerne cette séparation, indépendamment de la conviction qu'on peut avoir, il me semble qu'il se garde de toute existence quelque chose qui passe, qui se transmet. Les gens disparus sont encore en nous, leur apport se transmet très longtemps, de diverse façon, même si nous n'évoquons pas explicitement leur souvenir. C'est la transmission de ce que l'on est qui vous permet d'être vivant par-delà la mort."

 

Plus de sept ans après sa mort, ses derniers mots sont toujours aussi vrais. S’il en était besoin, que l’on soit athée (comme moi) ou non, l’évocation que je viens de faire de notre amitié en est la preuve.

 

 

Prochain souvenir : 1973 - Rencontres avec trois hommes remarquables (3) : Raph le chef de choeur

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20 janvier 2018 6 20 /01 /janvier /2018 11:27

Rencontres avec trois hommes remarquables (1) : Alcide le tailleur de pierre

 

Depuis l’été 1970 je fréquentais les chantiers de jeunes. Vous savez, ce genre de séjours d’été où on va autant pour se libérer de sa famille, de son travail, de ses études, de la ville, que pour voir le monde et en plus se trouver avec des filles (si on est un garçon) ou avec des garçons (si on est une fille). On avait beau dire, la révolution sexuelle des années 60 n’était pas arrivée partout et certains jeunes (comme moi) avaient encore grand besoin d’être déniaisés.

Après quelques séjours de ci de là dans les Cévennes, la Dordogne ou la Corrèze, j’arrivais au début l’été 1972 au sud d’Angers pour un chantier de restauration d’un château médiéval. Le domaine se trouve entre rivière et vignes, celles dont on tire avec avantage le délicieux « Coteaux du Layon », vin doux obtenus par la récolte de la pourriture noble du raisin.

La partie la plus récente, grand bâtiment rectiligne fin XVème, avait déjà été restauré par une entreprise spécialisée. La partie plus ancienne, XIIIème, dont il ne restait que des remparts, quelques grosses tours rondes et  une tour d’escalier partiellement vide de marches, nécessitait par contre des travaux simples de consolidation et d’aménagement.

Il s’agissait pour les jeunes de bonne volonté mais incompétents de faire du travail de débroussaillage, de terrassement, de maçonnerie simple…

 

Alcide Bodineau

 

 

Au moment de mon arrivée, il restait cependant à réaliser la finition du remplage du fronton de la chapelle accolée à la partie XVème, impossible à réaliser par des non-professionnels. Un tailleur de pierre à la retraite était là (65 ans peut-être ?), Alcide Bodineau, qui avait pour mission de faire la mouluration du remplage qu’il avait lui-même posé, mais aussi de temps en temps servir de conseiller professionnel aux jeunes qui étaient venus pour un stage. Ces derniers étaient encadrés par deux animateurs de l’association de sauvegarde, une jolie jeune femme et un étudiant en fin d’école d’architecture (devenu Architecte en Chef des M.-H. par la suite).

 

C’est cette jeune femme qui me fit découvrir autre chose que les « vieilles » pierres… Les jeunes dormaient en divers endroits du domaine, je me suis retrouvé seul avec elle un soir dans la partie XVème du château. Cette nuit fut pour moi une révélation puisque ce fut la nuit de la « première fois » !  Je passe sous silence les problèmes liés à mon inexpérience, mais le matin j’avais l’impression d’être désormais un homme à part entière.

Je vins finalement deux étés presque complets. Pour le deuxième j’étais devenu moi-même animateur. Je m’étais attaché au lieu, au château, à cette campagne angevine, au vignoble ainsi qu’à l’animatrice, au groupe d’amis qui s’était formé et qui revenait d’année en année… 

J’ai trop peu croisé Alcide Bodineau personnellement, lui ai assez peu parlé finalement.  Je me souviens d’une conversation technique, à propos de l’affutage de la sciotte, petite scie à pierre permettant d’aller chercher les fonds des moulures, mais seulement pour la pierre tendre (comme l’est le tuffeau en Val de Loire). Je me souviens surtout de l’allure de cet homme (et de sa casquette), de son enthousiasme, de son métier qui était toute sa vie. Gentil comme tout, très doux, très souriant, expliquant tout avec pédagogie, tellement vif encore qu’il ne marchait presque jamais lorsqu’il allait d’un point à un autre, chercher un outil, aller déjeuner : il courait ! D’un petit pas léger et allègre, non pas en raison d’une pression quelconque de délai ou autre, il courait parce qu’il en avait envie, qu’il était heureux, tout simplement. Presque comme un petit enfant qui court vers une activité qu’il a hâte de faire.

Alcide Bodineau ne fut pas un modèle pour moi, mais le côtoyer m’a fortement marqué : je découvrais directement, personnellement, un « métier » de l’artisanat lié à l’histoire de l’art, et surtout un homme heureux durant toute sa vie d’avoir pu le pratiquer, fier de son savoir technique qu’il souhaitait aussi transmettre.

 

La taille de la pierre

 

Enfant, j’avais en fait déjà fréquenté ces métiers de la pierre : ma famille avait habité une quinzaine d’années à l’intérieur du château de Vincennes où mon père officier avait pu bénéficier d’un logement pour ses très nombreux enfants dans un modeste bâtiment second-empire, construit  non loin de la Tour du Village sur le chemin du donjon et de la Sainte Chapelle. Ces fameux édifices firent partie de toile de fond  permanente à mon immense terrain de jeux, réservé à la bande d’enfants du baby-boom qui habitaient là, cela en toute sécurité avec les soldats gardant l’entrée du château….

 

 

L’appartement où je vivais fut ensuite dévolu à un service du CNRS (Jean Chapelot). Il est amusant (pour moi) de penser que la salle à manger de l’appartement où vivait ma famille servit par la suite de bureau à des archéologues travaillant sur le manoir de Saint Louis (entre autres). Les fondations de ce manoir, recouvertes alors  de remblai, se situaient très exactement en dessous de l’endroit où je jouais aux billes avec mes copains… Je l’ignorais évidemment.

 

C’est à Vincennes que non seulement visuellement, mais aussi auditivement j’ai connu de près ce métier traditionnel de la construction qu’est la taille de pierre. Le poc poc poc des massettes sur les ciseaux, la chute du marteau taillant, le crissement du chemin de fer (sorte de rabot à pierre), le chuintement régulier des grands passe-partouts, le chant des ouvriers…

 

 

Jusqu’aux années 50 et 60 du siècle dernier et contrairement à maintenant les chantiers de taille étaient encore « ouverts », et tout un chacun (les enfants y compris, dont  moi) pouvait observer l’arrivée des gros blocs venant directement de la carrière, puis ce qu’on en faisait. On pouvait ainsi voir leur fendage (ou sciage) et équarrissage, puis la taille des pierres proprement dite. Et les ouvriers qui chantaient toujours et encore…  On a beaucoup restauré à Vincennes à cette époque.

 

 

 

Sur internet, sur le site « portail du patrimoine oral », on peut écouter une interview du frère d’Alcide Bodineau, Eugène, qui parle brièvement de la maison d’Alcide et de la passion de son métier :

http://stq4s52k.es-02.live-paas.net/items/show/28529

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16 janvier 2018 2 16 /01 /janvier /2018 19:52

1951-2018 Une autobiographie sans queue ni tête

 

Même si la camarde est sans doute encore bien loin, je pense déjà au jour où elle me terrassera avec son zèle plus qu’imbécile. Elle a déjà fauché sans pitié autour de moi quelques plus jeunes comme beaucoup de plus âgés. Elle rôde ici ou là en poursuivant sans relâche son vol de mort, accompagnée de ses sbires que sont la maladie insidieuse, l’accident inattendu, l’horrible guerre, la catastrophe écologique sournoise ou brutale, le naufrage de la vieillesse ou la bêtise de Trump.

Il est donc temps pour moi d’égrener quelques souvenirs d’une vie généralement heureuse, parfois pourvue d’inattendus qui l’ont rendue suffisamment attrayante. Une existence sans n’avoir jamais vécu aucun drame comme j’ai malheureusement pu en voir autour de moi, ou que j’imagine trop facilement dans la fureur du monde dont les médias nous font part.

La paix, de beaux enfants, un minimum de confort matériel, beaucoup de rencontres enrichissantes, quelques choix rendus possibles par le hasard et l’éducation, tout cela, parmi tant d’autres choses encore, l’a rendu possible.

Dans mon état d’esprit actuel, s’il était nécessaire de mettre une épitaphe sur la dalle de marbre ou de grès des Vosges qui me recouvrira un jour, je ferais bien graver : « Je me suis bien amusé ». Comprenne qui pourra.

 

Tel Tellus d’Athènes dont Solon vante la vie heureuse au cours d’un fameux dialogue (imaginé par Hérodote) entre Solon lui-même et Crésus, j’ai eu de la chance. Mis à part que je ne suis pas riche de biens matériels et que je n’ai pas du tout envie de mourir au combat !

Les plus savants d’entre les plus savants, les plus riches d’entre les plus riches n’ont pas eu la chance comme moi d’avoir été en contact physique permanent avec tant d’œuvres d’art dont la beauté objective a traversé les siècles, dont beaucoup sont de véritables chefs-d’œuvre. Ce contact eut lieu du matin au soir et de janvier à décembre pendant plusieurs décennies. Il fut essentiellement visuel, mais aussi parfois intellectuel, couplé avec une approche scientifique et historique, pluridisciplinaire.

 

A travers de petits textes, modestes par leur écriture, restreints par leur diffusion, j’espère que ces souvenirs ne seront pas considérés comme petits par les émotions qu’ils tentent de dégager. Emotions affectives, esthétiques, intellectuelles, sensorielles…

En attendant de les publier tous, petit à petit, un résumé s’impose, histoire de vite témoigner au cas où cette garce de camarde me trouverait plus vite que prévu. Il prend la forme d’une liste de moments bien réels, non chronologique, aléatoire, provoquant parfois l’imaginaire. Ils seront plus ou moins détaillés par  la suite dans ce blog, chronologiquement cette fois, sauf exception. Ces micro-réalités sont souvent professionnelles et liées à des travaux petits ou grands,  ou sont alors plus personnelles, musicales…

 

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Plonger dans le sarcophage d’Ahiram à Beyrouth,

 

Tenter de jouer « Pour le piano » de Debussy sur le piano de Debussy, à la «Villa », à Rome,

S'enrhumer sous une clé de voûte templière, du côté de Crouy-sur-Ourcq,

 

Répondre au lumineux sourire khmer toujours bien vivant, même édenté, à Angkor Thom,

Mettre cul par-dessus tête le Squelette de Ligier Richier à Bar-le-Duc,

Gamin, jouer aux cowboys et aux indiens dans les fossés du donjon du château de Vincennes,

 

Débuter la peinture dans le sombre ex-atelier de Balthus, encore à la Villa, à Rome,

Jouer avec la feuille d’or à Fontenay-sous-Bois,

Cirer de noir les visages de Sénégalais de pierre dans le parc du Lycée militaire de Saint-Cyr l’École,

Tenter de relever sans succès une Aphrodite du Louvre, depuis si longtemps accroupie,

 

Travailler sans être payé (fréquent), être payé sans avoir travaillé (rare),

Découvrir l’ancêtre du téléphone portable sur l’échafaudage, à Notre-Dame de Paris

Vers Stockholm faire son baptême de l’air, tout ça parce que Trajan n’aimait pas Décébale et réciproquement,

Redonner un nez à Mozart, à Lons-le-Saunier,

 

Déambuler dans les combles encombrés de la cathédrale de Chartres,

Faire la chorégraphie de la danse du chancel de Saint-Pierre-aux-Nonnains, à Metz

Décrasser un poilu de corvée de pinard, à Troyes,

 

Refaire le zizi du jeune guide d’Homère pour Fécamp,

Se faire dépuceler dans du XVIème angevin, très chic !

Recapiter un évêque non loin d’Avallon,

 

S’assoupir en pleine Commission Supérieure des Monuments Historiques, à Paris

A  Saint-Jean-au-marché faire marcher une Charité, à Troyes

Se réveiller en pleine CSMH et remettre à sa place pour manque de respect le très savant et très désagréable Jacques Foucart,

 

Mettre des points noirs à la nouvelle Ève et son dragon, à Reims

Jouer avec des perles de verre, à Fontenay-sous-Bois,

 

Remercier Sluter, Malouel, Donatello, Colombe, Giambologna, Laurana, Florentin, Bernin, Coysevox, Girardon, Pigalle, Barye, Rude, Carpeaux, Rodin, Claudel, et tous les autres aussi les anonymes d’avoir fait tant de chefs-d’œuvre qui sont passés entre mes si modestes et chanceuses mains, à la suite des injures du temps et des hommes,

Chanter sans retenue du Bach, du Poulenc ou du Roland de Lassus, enfermé seul le soir dans une cathédrale, à Langres, Châlons, Strasbourg ou Troyes,

 

Exposer l’évolution du prix du pigment outremer (lapis-lazuli) au XIVème siècle, à l’EHESS,

Tailler du grès de l’Aveyron à Toulouse pour la cathédrale de Rodez,

Dormir dans les blés, entre Auerstedt, Iena et la cathédrale de Naumburg, 

Confirmer que chez les Belmondo on ne peut vraiment pas dire tel fils tel père, à Boulogne,

 

Refaire un gros biceps à Jupiter, à Bordeaux

 

Regarder les yeux dans les yeux le Christ de Vézelay,

Chatouiller sous le menton la barbe de Daniel du Puits de Moïse, puis caresser délicatement les cornes du dit Moïse, à Dijon,

Saliver pour nettoyer, au Belvédère inférieur, à Vienne,

 

Apprécier la musique spectrale, ce qui est un exploit,

 

Demander à la Synagogue si je peux enfin dénouer son bandeau, à Strasbourg, 

S’égarer dans la physico-chimie des agents chélateurs, à Jussieu,

Evaluer la fesse bien froide d’une callipyge, à Rome,

 

Le matin dans les réserves des Antiquités Grecques Etrusques et Romaines au Louvre dire « Bonjour Messieurs Mesdames ! » qui restent de marbre,

Travailler dans une église où choriste j’ai chanté, et chanter dans une église où restaurateur j’ai travaillé,

Penser à une de mes grandes sœurs quand les jardins sont sous la pluie,

Dire trois mots (en latin) à Montaigne qui s’ennuie depuis le temps, à Bordeaux,

 

Effleurer avec tendresse  la joue d’un ange du Pilier des Anges, là-haut…

 

Pour les images, aller sur le site http://jean-delivre.fr/

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13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 08:52

1973 (printemps) Le-Châtelet-en-Brie  Un troueur de « sale boche »

 

  • Entre, petit, n’aie pas peur !

Le vieil homme a ouvert sa porte et rit de mon air perplexe quand je distingue l’intérieur de sa petite maison : un nombre incroyable de souvenirs militaires, que je date assez facilement de la 1ère guerre mondiale. En fait bien plus petit que moi, il a tout à fait l’aspect qu’on imagine d’un ancien poilu, surtout avec sa grosse moustache et ses rides très marquées.

Je travaille depuis quelques semaines dans une entreprise de relevés de compteur d’eau, nous faisons avec mon « chef »  la tournée des villages de la Brie, en Seine-et-Marne non loin de Melun. Je pénètre ainsi dans tous les intérieurs, le compteur se trouvant généralement à la cave ou sous l’évier dans la cuisine, parfois dans un regard au début du jardin.

Dans l’immense majorité des cas le contact avec l’habitant est bref, rapide, juste ce qu’il faut, je suis globalement bien reçu. Attention aux chiens méchants tout de même !

Des intérêts à ce job ? Deux et c’est bien tout : gagner ma vie et observer la société.

Je pouvais dans la même journée rentrer dans des intérieurs miséreux comme bourgeois, ou dans d’innombrables pavillons plus ou moins modestes. Je me souviens avoir ainsi pénétré successivement dans une masure où vivait une jeune femme avec ses trois petits enfants, subissant une température bien fraiche malgré le chauffage de la lessiveuse embuant l’espace, puis juste après dans une grande maison bourgeoise trop chauffée, reçu par la domestique avec son plumeau tout en croisant la maîtresse de maison en robe de chambre à 11 h du matin, femme d’âge moyen au regard très lascif… 

 

  • Regarde ce couteau, tu le vois ?

L’ex-poilu me montre un grand couteau de guerre, dont il est visiblement très fier, puis, en riant aux éclats :

  • Tu vois, c’est avec ça que je l’ai eu, ce sale boche ! Il croyait me trouer, c’est moi qui l’ai eu !

Il avait vécu un corps à corps (rare pour ce conflit), et en était sorti vainqueur. Il me montra aussi le matériel du vaincu, qu’il avait récupéré.

Comment peut-on rire et se satisfaire d’avoir tué un homme, 55 ans après ? Même si c’était ou lui, ou l’allemand.

 

Comme pour l’usine, je me lassai assez vite de ce travail. L’époque était encore celle du plein emploi, je n’étais absolument pas inquiet. Je vivais, c’est tout. Plus ou moins au jour le jour, parfois chez mes parents, d’autres fois chez des amis, ou alors dans une communauté dont l’époque avait le secret : vaste colocation dans le 12ème arrondissement dans laquelle tous les occupants reversaient intégralement leurs revenus (quand ils en avaient) dans un pot commun, qu’ils soient jeune ingénieur, étudiant ou baba. Ils l’utilisaient pour les charges de l’appartement et les frais de nourriture. Quant à la répartition des tâches ménagères, c’était bien sûr l’auberge espagnole.  Ça n’a pas duré, évidemment !

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10 janvier 2018 3 10 /01 /janvier /2018 14:31

1973 (hiver) Gennevilliers Le vacarme et les larmes

 

Quand on ne possède rien et qu’on a tout à découvrir, on accepte tout puisqu’on n’a rien à perdre. Nombreux sont les jeunes en rupture ou en recherche qui sont allés de petit boulot en petit boulot et que la vie a ainsi fait mûrir.

Gennevilliers zone industrielle, pointage à 6h30 aux Usines Chausson. L’équipe de nuit des « 3x8 » s’en va et l’équipe du matin dont je fais partie la remplace. Informé par mon frère aîné (qui travaillait alors à la Direction du Personnel) qu’on embauchait, je m’étais présenté et étais devenu employé subalterne chargé du planning de fabrication de pièces de carrosserie automobile. Quelques heures de formation avaient suffi.

Les bureaux sont des bureaux comme tous les bureaux d’usine, impersonnels et fonctionnels, les ateliers sont d’immenses espaces où se trouvent de gigantesques machines, presses de fabrication des capots, d’ailes ou de portières de voitures Renault, Citroën ou Peugeot…

Mon travail de mise en place du planning de fabrication est simple. Un vrai boulot d’employé. Une fois ce planning validé par mon chef et le chef de mon chef, puis ronéotypé, je dois le distribuer dans tous les ateliers, aux cahutes dans lesquelles se trouve le personnel de Maîtrise. Il me faut bien une heure pour parcourir cet immense bâtiment, d’autant plus que ça bavarde toujours un peu.

Les cadres, ingénieurs et/ou agents de maîtrise sont tous français, blancs, ont des blouses blanches ou grises comme moi. 

Les ouvriers sont tous nord-africains ou noirs. Ils sont à la fin de la première génération de grande immigration ouvrière, chargée de faire tourner nos usines à plein.

Ils sont bien sûr postés. Chargés de soulever les tôles d’acier, de les placer ou de les enlever des presses monstrueuses de dimensions et de puissance, les hommes sont environnés d’un vacarme assourdissant et permanent. Emboutissage, coupage, emboutissage, coupage…

Toute la journée toujours les mêmes gestes, comme Chaplin, mais sans musique de film.

L’acier est lourd, les tôles sont coupantes, les gants protecteurs sont de grosses moufles informes. Je regarde ces hommes et j’apprends beaucoup plus que dans mon ex-école d’ingénieur.

Je vois tout d’un coup un tout jeune homme, il a peut-être 17 ans. Il est épuisé, il pleure de  fatigue mais il tient. Pitié, admiration, gêne.

J’y pense encore.

Les jours passant je me souviens peu à peu des visages que je rencontre quotidiennement, quelques conversations s’engagent à l’entrée ou à la sortie de l’usine, dans le bus qui mène au métro…. Je me lie d’amitié avec Saïd, j’apprends vite qu’il est syndicaliste, il m’invite à la prochaine réunion de sa cellule.

Mais je refuse en invoquant je ne sais quel prétexte… en fait j’ai un peu peur. Je ne suis pas de son monde, du monde ouvrier comme de celui des immigrés. 45 ans après j’avoue ma faiblesse… Et puis je ne suis pas allé en usine pour sauver le monde, j’en suis d’ailleurs bien incapable, ni pour aider à le sauver (d’autres le font pour moi), mais pour le découvrir tout en gagnant ma vie, toucher un salaire, ne voulant en aucun cas dépendre de mes parents en restant à ne rien faire. Ah, ma première vraie fiche de paye ! Une somme énorme pour moi, dont une partie fut immédiatement utilisée comme petit apport pour acheter à crédit un piano droit d’occasion, histoire de m’occuper pour la suite.

Après plusieurs mois et quelques économies accumulées (pour autant qu’on peut en faire avec un quasi SMIC) et suffisantes pour tenir un bon moment, je quittai l’usine sans regret, mais riche d’une incroyable expérience humaine.

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6 janvier 2018 6 06 /01 /janvier /2018 11:02

1972  Villeneuve-d’Ascq  

 

Une sage décision

 

Après avoir été enfant espiègle et vif, collégien moyen tout autant que malin, lycéen curieux, élève de classe prépa bosseur, je devins naturellement  élève-ingénieur à l’âge de 20 ans, ayant suivi une voie que je n’avais ni choisie, ni subie. Ce fut ainsi parce que j’étais un matheux correct qui aimait ses études, et qu’à la fin de mon adolescence il n’y avait pas dans ma pauvre petite tête d’autre voie envisageable.

J’étais bien sûr ignorant de tout ou presque.

Pourquoi donc, en plein milieu d’une nuit de l’automne 1972, dans ma chambre d’étudiant du campus de Villeneuve-d’Ascq, décidai-je de tout changer ? Je n’avais pourtant aucun projet à réaliser, aucune passion à assouvir, rien. Je n’avais aucune ambition sociale. Je n’étais pas non plus soumis à une quelconque idéologie, à des pressions amoureuses, encore moins à une crise mystique. Enfin je n’avais pas de capacité particulière, manuelle, intellectuelle ou artistique qui aurait pu m’entraîner ici ou là : on me l’aurait dit, je l’aurais découvert bien avant.

Non, je n’avais vraiment rien de spécial.

Je percevais simplement que je ne me sentais pas bien là où j’étais, c’est tout. Pas vraiment vis-à-vis de la Société, mais plutôt vis-à-vis de moi-même. Ce n’était pas l’horreur, ce n’était pas le bonheur non plus, et les choses  n’allaient pas s’arranger. La nature même des études techniques que je suivrais encore pour 3 ans ne m’intéresserait pas, pas plus que le métier d’ingénieur qui m’attendait ou même les bons revenus qui en auraient découlé, ce qui était d’ailleurs mineur pour moi.

Ai-je bien fait de quitter sur le champ l’Ecole Centrale de Lille, le lendemain matin même de cette prise de conscience aigüe ? Je savais un peu ce que je perdais, mais n’avais aucune conscience de ce que j’allais pouvoir faire, trouver, découvrir. Je partais sur une route inconnue…

Je me souviens d’une sorte d’exaltation qui m’animait durant ces heures particulières, un peu comme l’auteur d’une farce, d’un « bon coup », qui se réjouit d’abord pour lui-même de sa trouvaille, puis, amusé, imagine  à l’avance les réactions de surprise d’autrui.

Naïvement, je pensais que le champ des possibles était infiniment vaste. Je m’aperçus petit à petit que les choix de vie dépendent des hasards,  des contingences, des circonstances, de ses réelles capacités personnelles, des acquis provenant de son milieu familial et social, de son capital culturel et économique….

 

D’autres souvenirs vont suivre sur ce blog, plus anciens ou plus récents,  liés ou non à mes pérégrinations de restaurateur de sculptures que je devins 15 ans plus tard. Peut-être quelques-uns pourront-ils apporter des éléments de réponse à nos banales questions existentielles ?

Ce sera au lecteur (s’il y en a) de le dire, sans doute plus qu’à moi !

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28 avril 2017 5 28 /04 /avril /2017 15:59

Aller maintenant sur : http://jean-delivre.fr/ Merci  !

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