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15 novembre 2019 5 15 /11 /novembre /2019 08:15

De bon matin me suis levé c’était dimanche

J’ai très vite enfilé ma cotte blanche

Pour aller sur le parvis

En plein centre de Paris

Parait qu’y avait des généraux à vendre.

Mais le métro s’arrêta trop à la Muette

J’allais rater l’meilleur de la grande Muette

Et lorsque je fus rendu

on n’m’avait pas attendu

Et tous les généraux étaient vendus.

Pourtant là-bas derrière la cathédrale

Par un coup d’chance il en restait encore un

Il n’était pas couvert de gloire

Mais il s’appelait Georgelin

Il pouvait faire encore très bien.

J’l’ai échangé contre un très vieux pass navigo

Quatre poireaux et une douzaine d’escargots

Tout ça pour un général

C’était vraiment pas trop mal

Et puis je l’ai chargé dans ma besace.

A la maison on m'a fait des reproches amers

Encore une fois paraît que j'm'étais laissé faire

Un Général dans c't'état

Ça valait beaucoup moins qu'ça

Mais puisque c'était fait tant pis pour moi.

Et puis les gosses ont eu peur de ses gros mots

C’était tout l’temps et ça les faisait pleurer

On s’est mis à l’raisonner

Mais l’chien s’est mis à aboyer

Alors on l’a laissé vociférer.

Il fichait rien pour  pas salir son beau costume

De temps en temps il épluchait quelques légumes

allait dans la cour arrière

pour tenter d’tailler la pierre

mais y n’savait même pas placer l’équerre.

Pourtant certains soirs, certains soirs d'été

Le Général s'asseyait sur le marbre

Et les yeux perdus dans l'immensité

Il nous racontait ses batailles :

Il nous parlait des Dardanelles

Quand il n'était que Colonel

Et de la campagne d'Orient

Quand il n'était que Commandant

L'épopée napoléonienne

Quand il n'était que Capitaine

Et puis la Guerre de Cent Ans

Quand il n'était que Lieutenant

Les Croisades et Pépin le Bref

Quand il n'était que Sergent-Chef

Et les éléphants d'Hannibal

Quand il n'était que Caporal

Les Thermopyles, Léonidas

Quand il n'était que deuxième classe

Et Ramsès II, la première guerre

Quand sa mère était cantinière

Et le Général jusqu'au p'tit matin

Déroulait le fil de son immense histoire.

Puis il s’endormait sur son tas d’cailloux

et nous sans parler

nous rêvions de gloire.

Il est resté cinq ans chez nous jusqu’en deux mille quatre

Sans travailler sauf parfois de l’albâtre

Ça nous a fort étonnés

D’apprendre  par le ministre

Qu’il avait fait une flèche à l’édifice

Et puis voilà qu’par un beau matin de novembre

Il est entré même sans frapper dans ma chambre

Me dit tout d’go, quelle canaille !

que Macron l’nommait Jedi

Alors il nous quittait c’était fatal

Je l'ai reconduit à la cathédrale

On m’a rendu mes poireaux  mes escargots

Et sans émotion inutile

sans pleurs et sans se dire un mot

on s’est quitté en vrais héros

A la maison on retrouva la liberté

Y’a plus personne pour dire des tas de grossièretés

le Général au Macdo

avait planté un drapeau

Pour Notre-Dame j’ai payé la facture

je ne suis plus jamais retourné au parvis

mais quelques fois dans le ciel de la nuit d’été

on voit son sabre laser

découper des Riester                                      

Oh n'achetez jamais un Général !     

Paroles actualisées de Francis Blanche, musique de Francis Blanche et Philippe Pierre,original merveilleusement interprété par les Frères Jacques. 

 

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6 novembre 2019 3 06 /11 /novembre /2019 17:41

2 Hostilités

David, Jérémie, Zacharie

Résumé : retenu à la suite d’un appel d’offres pour la restauration du Puits de Moïse (Dijon), j’entame la restauration du monument (printemps 2000).

 

Un comité scientifique sérieux

 

Les comités scientifiques de restauration enfoncent parfois des portes ouvertes, valident souvent l’évidence et peuvent servir à minimiser les prises de responsabilité individuelle des décideurs. Mais ce ne sont pas d’inutiles comités Théodule.

La composition du comité pour la restauration du Puits de Moïse avait été soigneusement faite en fonction de l’enjeu et ses membres étaient très impliqués, le top du top de l’histoire de l’art pourrait-on dire familièrement.

Les sommités du comité provenaient  de l’administration centrale du ministère de la Culture, du Louvre (J.-R. Gabosourit), de l’université (R. Droit sera de plus nommé professeur au Collège de France en 2002). L’ancienne conservatrice de la région et grande connaisseuse du monument J. Kamitaine était également là, de même qu’I. Poutou-F., directrice du Laboratoire des Recherche des Monuments Historiques (qui m’a toujours soutenu), accompagnée de scientifiques très spécialisés dans leurs domaines : J.-D. Medison pour la pierre et ses altérations, S. Detricoti pour la polychromie.

Il y avait aussi la Maitrise d’ouvrage, assurée par I. Papin, puis la Maitrise d’œuvre avec l’architecte en chef des M. H. E. Poutou et le conservateur M. Üoff.

S’y trouvait enfin une personnalité étrangère au fort tempérament souvent enclin à la partialité, restauratrice et historienne de l’art de haut niveau européen, M. Cerrkünefoi. C’était une figure incontournable de la polychromie médiévale. Elle était un de mes anciens professeurs en restauration, comme ma malheureuse concurrente qui considérait que je lui avais chipé le travail (voir l’article précédent dans ce blog). Or elles se connaissaient très bien, elles étaient amies, aïe !

Toutes ces personnalités étaient fort savantes, suffisamment connaisseuses de ce monument insigne et de son contexte historique (un peu moins matériel), et familières des problématiques de la conservation-restauration (sauf un universitaire, D. Perdreaux, qu’on ne verra d’ailleurs qu’aux toutes premières réunions).

 

Suspension immédiate des travaux

 

La première réunion du comité eut lieu sur l’échafaudage à l’intérieur de l’édicule, au pied même des 4 prophètes, du roi David et de l’imposant Moïse qui nous écoutèrent sans ciller, alors que leur avenir était en jeu. Dès les premières minutes je sentis une tension particulière chez les membres du comité. On n’écouta guère la présentation de mes premières observations et des premiers essais (demandés comme tels dans le cahier des charges). J’avais à peine terminé qu’une discussion s’engagea sur le fond, et non sur mes propos. Je ne disais rien, ce n’était pas mon rôle, mais j’écoutais.

Isaïe

Je compris vite la raison de cette tension : la nature même du travail demandé par le commanditaire maître d’ouvrage (la DRAC Bourgogne) était remise en cause, essentiellement par M. Cerrkünefoi, en raison de la nature beaucoup trop succincte de l’étude préalable de polychromie (faite par ma concurrente malheureuse M. Marronière). D’une manière plus insidieuse et indirectement formulée elle critiquait aussi la DRAC d’avoir choisi ma proposition (et ma personne).

M. Cerrkünefoi avait raison sur le premier point. Malgré les gros moyens déjà mis en œuvre, les travaux et études réalisés, beaucoup d’informations restaient à établir. On ne pouvait travailler sur un tel chef d’œuvre sans avoir épuisé toute la recherche ni connaitre très précisément sa nature matérielle et son état. J’étais plutôt de son avis, mais ce n’est pas le rôle d’une « entreprise » (moi en l’occurrence) que critiquer un appel d’offres et l’ « acheteur public » qui l’a lancé : c’est d’ailleurs le meilleur moyen de ne pas être pris !

Sur le deuxième point et son agressivité vis-à-vis de moi, il s’agissait évidemment d’un procès d’intention. Ce ne pouvait pas être une attaque directement sur ma personne, professionnellement reconnue, mais sur  ma soi-disant expérience limitée du monument, de mes connaissances succinctes sur sa polychromie et celles d’œuvres de la même époque, la composition de mon équipe…. Ses questions étaient humiliantes, du niveau de celles qu’on pose à des étudiants en fin de première année… Visiblement elle ignorait mon parcours professionnel depuis la fin de mes études.  Bref, elle m’était très hostile.

Je n’étais pas étonné, je ne connaissais que trop ses jugements à l’emporte-pièce. Elle était célèbre pour cela. Elle me prenait donc toujours pour son étudiant qu’elle pouvait rabrouer (j’avais 48 ans). Cela ne nous empêchait pas de nous tutoyer. On se tutoie toujours, d’ailleurs.

Ses critiques, son expérience et le soutien de R. Droit (l’historien de l’art le plus important de ce petit milieu) emportèrent la décision du comité, à savoir ne pas continuer les travaux sans avoir poussé au maximum l’étude de la polychromie. L’influent et subtil J.-R. Gabosourit fit comprendre à demi-mot à la Maitrise d’ouvrage contrariée (I. Papin), qu’il valait mieux se soumettre plutôt que risquer un conflit, voire un scandale. Tant pis pour le retard et le coût engendrés par cette étude intermédiaire.

Les travaux furent donc suspendus, un avenant fut rajouté au marché, uniquement pour cette étude de polychromie. Nous étions trois dans l’équipe que je constituai à cette occasion: deux restauratrices françaises, D. Faunières, M. Payre, et moi-même. J’aurais été bien incapable de réaliser cette étude seul. De plus, il est toujours constructif d’avoir plusieurs regards. La reprise des travaux se ferait à la fin de l’étude.

 

L’étude de polychromie, naissance d’une passion.

 

J’étais évidemment ravi ! J’avais d’abord craint que le « marché » ne soit cassé, puisque son déroulement était perturbé… mais on ne « casse » pas un marché (ni un restaurateur) comme cela. Il aurait d’abord fallu que l’administration le veuille, ce qui n’était pas le cas, et trouve des raisons valables, qu’elle n’avait pas. L’avenant suffisait.

De mon point de vue tout concourait pour rendre encore plus passionnante cette « mission » sur le chef-d’œuvre. Il ne s’agissait plus d’en faire seulement la restauration, mais d’aller au plus loin dans sa connaissance, au plus près de son intimité. De plus, rares sont les œuvres d’art aussi lointaines et prestigieuses dont on possède autant d’informations !

  1. L’historique et les conditions de sa création figurent dans de nombreuses sources manuscrites, surtout les comptes du duc de Bourgogne, conservés aux Archives départementales de la Côte d’Or. Cela concerne autant la commande proprement dite que les matériaux achetés (avec leur coût) et la rémunération des personnes impliquées (les artistes et leurs assistants, les ouvriers).

4 ème ligne : "vermeillon" ........  "inde fin"

5ème ligne :   "orpiment"..... 

8ème ligne : "vert de gris" ..... "blanc de puille" (blanc de plomb)

 

Une thèse sur le sujet était en cours par une universitaire allemande (R. Prochno), qui nous en a confié les premiers résultats (avant même sa soutenance). A cela s’ajoutait une étude documentaire exhaustive de l’historique du monument, faite par J. Kamitaine. Les archives concernant les interventions ou observations sur le Puits de Moïse ne manquaient pas, en fait à partir du début du XIXème siècle. La quantité des sources était extrêmement fournie et les informations qu’elles contenaient nous furent précieuses.

  1. Les longues observations faites in situ par notre équipe ont permis, par correspondance avec ces comptes, de déterminer la nature exacte de la polychromie originale ainsi que la compréhension de la mise en œuvre colorée, des plus complexes, préfigurant la merveilleuse technique des œuvres peintes flamandes du XVème siècle. Le peintre des sculptures, Jean Malouel, était d’ailleurs avant tout un peintre de panneaux (retables…) ou de surfaces murales.
  2. La poursuite des analyses scientifiques choisies en fonction de nos observations et toutes faites au LRMH a enfin permis d’établir indiscutablement la correspondance entre la nature des pigments encore sur place et celle mentionnée dans les comptes.

Nous pûmes ainsi établir précisément l’histoire matérielle du monument, en relation avec son état.

Cette étude se concrétisa par un rapport (texte, photos, dessins aquarellés) relatant les résultats de nos observations et déterminant de façon certaine le caractère original de la polychromie encore visible, même sous la crasse et les badigeons modernes.

Moïse, David, Jérémie

Cette reconstitution synthétise l’état de nos connaissances, malgré tout partielles. C’est ainsi que certaines zones à la couleur entièrement perdue (corniche, cartouches...) n’ont volontairement pas été reconstituées.

Deux articles furent écrits par la suite : l’un par mes deux collègues eut pour sujet la mise en œuvre de la peinture, l’autre par moi traita des pigments présents sur le Puits, avec la correspondance entre les noms anciens, leurs prix (figurant dans les comptes) et leur équivalent moderne, quand il y en a.

 

Les deux bleus, les pigments

 

Il est rare que de tels monuments n’aient pas été repeints, au moins partiellement : c’est sans doute la raison pour laquelle la superposition de deux bleus sur la robe de David fut  interprétée dans la première étude (celle avant les travaux) comme le repeint d’un bleu moderne sur le bleu original. On y voyait de l’outremer artificiel, dit « bleu Guimet », qui n’existe que depuis 1827, sur un autre bleu très employé au Moyen Âge, l’azurite, appelé alors azur d’Allemagne. Un petit tour du côté des publications sur les techniques picturales de l’époque m’apprit qu’on pouvait pratiquer au début du XVème siècle la superposition de ces deux bleus. En fait, directement sur l’azurite fut appliqué de l’outremer, naturel cette fois-ci (appelé azur d’Acre dans les comptes, ou simplement azur), afin de donner encore plus de profondeur et de richesse à la couleur.

Chose rare dans l’identification des pigments, les deux outremer, naturel et artificiel, sont de nature minéralogique identique et ne se distinguent pas à l’analyse, mais seulement à l’observation optique : taille des cristaux, répartition, contexte…

Robe de David ; Analyses et photos : LRMH

Pour corroborer une identification, les coupes minces sont d’une grande utilité : outre l’identification des éléments constitutifs, leur observation microscopique directe ou par analyse permet de déterminer encore plus précisément le pigment et même une partie de la mise en œuvre, à travers l’épaisseur de la couche colorée et son aspect, la morphologie des cristaux…

 

 

Ici, le bleu outremer naturel et l’azurite sont tellement entremêlés (sans couche intermédiaire et surtout sans couche de crasse ou d’altération) qu’ils ne peuvent être que contemporains. Cela coûta cher au duc de Bourgogne de fournir de l’outremer naturel comme couche finale de grandes surfaces, outremer obtenu à partir du si précieux lapis-lazuli extrait des mines des lointaines vallées d’Afghanistan et passé par Acre (actuellement en Israël), ville côtière alors très commerçante (d’où le nom ancien d’azur d’acre) … j’avais fait un rapide calcul à partir des comptes de 1400 et avais conclus que le prix de l’outremer, au poids, était équivalent à celui de l’or.

 

La mise en œuvre colorée

 

Précisément faite par mes deux collègues, M. Payre et D. Faunières, cette partie de l’étude permit d’établir précisément les différentes phases de la mise en couleur de la sculpture, une fois celle-ci terminée par Sluter. Cette mise en œuvre, très élaborée, a pu être traduite graphiquement par une mise en couleur aquarellée sur les dessins au trait réalisés par M. Chataignère. On peut constater que cette peinture est tout sauf de simples à-plats sur un matériau nu, mais le résultat de lentes et soigneuses opérations successives. La finesse des décors dorés ou peints est également remarquable. 

Etapes de la polychromie 

Reconstitution aquarellée, Daniel, Isaïe, Moïse

Photos et analyses LRMH

Un exemple : sur le surcot d’Isaïe le rouge vermillon (qu’on voit rouge sur le dessin aquarellé, mais noir sur la photo de détail) correspond aux  décors (cercles) brodés sur le tissu même du vêtement représenté. Il s’est altéré et est devenu noir petit à petit avec le temps (mais seulement en surface) par irradiation solaire, altération connue dès l’Antiquité, déjà mentionnée par Vitruve ! Et encore visible sur les peintures murales de Pompéi.

 

Reprise des travaux

 

L’étude était finie, le comité scientifique était satisfait, la Maîtrise d’ouvrage était impatiente de voir les travaux reprendre et décida en ce sens.  

Ces travaux reprirent au printemps 2001. Un nouveau comité scientifique se réunit au bout de quelques semaines pour constater l’avancement de l’opération. Tout semblait aller cette fois ci normalement sauf que…

…sauf que le conservateur des Monuments Historiques m’apporta un jour la copie d’un courrier incendiaire à mon égard, courrier que M. Cerrkünefoi avait écrit et envoyé aux autres membres du comité  sans m’en faire copie, évidemment. C’était un document mal rédigé, à la syntaxe bien malmenée, fait de notes prises à la va-vite.

C’était clair : elle reprenait les hostilités pour in fine tenter à nouveau à nouveau de faire casser le marché. Elle menaçait de quitter le comité scientifique (avec fracas évidemment).

Tant sur la forme que sur le fond, les erreurs contenues dans ce document étaient telles qu’il me fut facile de rédiger très rapidement un contre-document extrêmement détaillé et argumenté sur son incompétence vis-à-vis de ce dossier, et très dur vis-à-vis d’elle-même. Je lui envoyai ainsi qu’à la maîtrise d’ouvrage et à  tous les membres du comité.

Ambiance…

M. Cerrkünefoi n’eut pas le choix : elle démissionna sur le champ, sans scandale, et me laissa dès lors travailler en paix. Cette malheureuse histoire ne m’empêcha pas de continuer à l’estimer pour son enthousiasme, ses exigences, son enseignement…. Pour l’amélioration de la conservation-restauration des œuvres du patrimoine  indéniable son apport fut.

Mais ici, à Champmol, elle s’était trompée. 

Cette histoire ne fut pas sans conséquence humaine : personnalité influente, formatrice dans sa spécialité de tous les restaurateurs-trices de sculpture français, elle avait sa cour. C’est ainsi qu’elle transmit cette hostilité à mon égard à ses quelques groupies, qui me fuirent pendant de nombreuses années. Au moins jusqu’à la restauration du portail peint de la cathédrale de Senlis (2006-7).

Mais ceci est une autre histoire… que je raconterai sans doute plus tard.

Qu’on ne se méprenne pas ! Dans ce domaine de la conservation-restauration ces conflits sont rares et bien doux par rapport à ceux que la fureur du monde nous donne à voir quotidiennement. Ils illustrent cependant la diversité des opinions, des options prises…

A suivre : « Sérénité », quelques souvenirs, réflexions et photos à propos de la restauration du monument.

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Pour celles et ceux que le sujet intéresserait, voici une courte bibliographie :

  • Un remarquable opuscule dans la collection « Itinéraires » aux Editions du Patrimoine : « La chartreuse de Champmol et le Puits de Moïse », par S. Jugie, J. Kagan, M. Huynh.
  • Les articles sur les pigments (J. Delivré) et sur la mise en œuvre de la polychromie (D. Faunières, M. Payre) se trouvent dans « Couleur et Temps », actes des 12èmes journées d’études de la SFIIC (juin 2006), 29, rue de Paris 77420 Champ-sur-Marne.
  • R. Prochno , Die Kartause von Champmol, Akademie Verlag Gmbh, Berlin 2002
  • Revue Monumental, Chantiers/actualités 20042, Editions du Patrimoine, pp.26-45 : 8 articles des principaux intervenants résumant l’histoire du Puits de Moïse, de sa restauration comme celle de l’édicule et de son entourage.

 

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27 octobre 2019 7 27 /10 /octobre /2019 14:48

Cruauté, hostilités, sérénité autour du Puits de Moïse (1)

 

  1. 1 Cruauté

 

Monde cruel ! Rien de plus banal.

Nous n’étions pas aux Jeux Olympiques, où le deuxième monte sur le podium, reçoit une médaille et reste un peu dans les annales. De plus, s’il réussit à rester en forme, il pourra revenir dans la compétition 4 ans plus tard et tenter à nouveau sa chance, sauf s’il concourt contre Teddy Riner.

Nous étions dans une procédure d’appels d’offres en vue de l’obtention d’un  marché public, où seul le premier gagne quelque chose, c’est-à-dire tout. Le deuxième repart bredouille, comme lors d’un ratage à une embauche ou à un concours à lauréat unique. En France, le monde de la restauration d’œuvres d’art appartenant à la collectivité n’échappe pas à cette règle.

C’était il y a une vingtaine d’années en vue de la restauration du « Puits de Moïse ». Ce chef d’œuvre, créé entre les années 1396 et 1405, est considéré à juste titre par tous comme l’une des œuvres européennes majeures, au même titre que les meilleures productions de Michel-Ange, de Rembrandt…  L’opportunité de ce genre d’intervention fondamentale en conservation-restauration n’a lieu généralement que toutes les deux ou trois générations, et même  moins souvent si les conditions de conservation sont correctes. Il ne s’agissait donc pas pour moi de laisser passer l’occasion, même pour répondre à un appel d’offres dont les chances de succès me paraissaient infimes.

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A la fin du XIVème siècle Charles VI était déjà bien fou et l’un de ses oncles, le duc de Bourgogne Philippe le Hardi, était par contre loin de l’être. Ce souverain régnait autant sur sa région que sur la Flandre grâce à son mariage avec Marguerite (de Flandre). Puissant, très riche, de très nombreuses productions artistiques de tous types furent créées du temps de son règne et de celui de ses successeurs.

Côté religion il était alors de bon ton de passer sa vie ou au moins de vouloir la finir dans un monastère, ou encore d’y être enterré, histoire de gagner un minimum son paradis. Misérable ou puissant, tout un chacun avait peur de l’enfer et rester  tout  près de Dieu sur terre était considéré comme plus sûr. 

C’est ainsi que, parait-il,  Philippe le Hardi fit construire à ses frais la grandiose Chartreuse de Champmol à Dijon  (désormais presque toute disparue).

La mort le faucha malheureusement avant la fin de la construction de cet ensemble architectural exceptionnel et de la création des œuvres majeures qui s’y trouvaient. Il trépassa à Hal (en Belgique) sans doute d’une grippe infectieuse, en avril 1404. Un cortège funèbre ramenant son corps à Dijon fit plusieurs centaines de kilomètres avant que sa dépouille ne soit inhumée dans la chapelle de la Chartreuse. A défaut d’avoir pu y séjourner vivant il y reposa mort, non pour l’éternité mais seulement jusqu’à la Révolution, ses restes ayant été transférés en 1792 à la cathédrale Saint-Bénigne.

Non loin de là, au milieu du grand cloître de la même chartreuse avait été creusé un puits très large, de plan hexagonal, au centre duquel fut érigé un monumental « pilier », lui aussi à six faces, le pied dans l’eau. Sur chacune des faces et dominant le visiteur fut placée une sculpture représentant un prophète de l’ancien testament.

Moïse, David, Jérémie, Zacharie, Daniel et Isaïe sont facilement identifiables. Les textes bibliques de leurs prophéties sont peints sur les phylactères que le sculpteur a placés idéalement pour une bonne lecture que pourrait en faire un spectateur s’approchant du bord du puits (et qui connait autant la bible qu'il lit le latin).  

 

Au niveau supérieur, sur la terrasse (symbolisant le Golgotha), fut placé un calvaire (aujourd’hui disparu) avec le Christ en croix, la Vierge Marie, Saint Jean et Marie-Madeleine. De nombreuses tentatives de reconstitution, graphique ou en volume, en ont été faites, toutes hypothétiques et plus ou moins valables. 

Une  protection  aux intempéries fut  construite dès l'origine, puis rafistolée plusieurs fois. Non pérenne, elle fut remplacée en 1648 par l’édicule qu’on connait encore maintenant.

On connait le nom des deux auteurs de cette magnifique création, qu’on appela jusqu’au XIXème siècle « calvaire du grand cloître », avant son appellation actuelle de "Puits de Moïse". Ces artistes (appelons-les ainsi) étaient alors officiellement au service du duc pour tous types de travaux (Puits de Moïse et beaucoup d'autres) et payés pour cela à la journée. Il s’agissait de Claus Sluter pour la sculpture (8 gros par jour), Jean Malouel pour la peinture  (12 gros par jour). On constate ici comme ailleurs  la désolante prééminence de la peinture sur la sculpture. L’achat des matériaux se faisait à part, comme la pierre pour le sculpteur, les feuilles d’or et les pigments pour le peintre... Le gros valait alors 12 deniers et la livre tournois 240 deniers, soit 20 gros. 

 

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1984 : Saint-Germain-des-Prés, un exemple préliminaire pour lequel la France dépensa sans compter

 

Comment faire pour restaurer au mieux les chapiteaux de Saint-Germain-des-Prés (XIème siècle), conservés au musée national du Moyen Âge ? En 1984 les restaurateurs français sortaient à peine de leur longue formation, nouvellement créée, et n’avaient aucune expérience de terrain.

 

L’Italie avait alors quelques bonnes dizaines d’années d’avance en matière de conservation-restauration du patrimoine. Ainsi, l’une de ses  figures majeures, le théoricien Cesare Brandi, avait fondé et dirigé de 1939 à 1959 l’Istituto Centrale del Restauro, à Rome, alors que la formation équivalente en France n’existait que depuis 1978.

Il était donc naturel pour le conservateur du musée du Moyen Âge  de faire appel à une figure alors très connue du monde européen de la restauration des sculptures en pierre, l’italien Ottorino Nonfarmale, qui venait d’ailleurs de restaurer les statues-colonnes du portail royal de la cathédrale de Chartres. Chose assez inattendue, les circonstances ont fait que quelques étudiants (dont j’étais) ont pu assister devant les œuvres à l’entrevue entre le conservateur A. E.-Mecklembourg et O. Nonfarmale. Une fois les aspects techniques, déontologiques et esthétiques définis, la discussion porta sur le coût de l’intervention. Ce fut très rapide, le conservateur ayant immédiatement fait comprendre au restaurateur italien qu’il ne serait pas mis en concurrence, et que son prix serait accepté quel que soit son montant.

« N’ayez pas d’inquiétude, Monsieur Nonfarmale, la France a de l’argent ! » (sic).

 

2000 La restauration du Puits de Moïse : la France dépense en comptant

 

Une quinzaine d’années après, la situation française avait radicalement changé : les premières promotions de restaurateurs correctement formés s’étaient aguerries ; de plus, l’administration du ministère de la Culture avait découvert que les marchés publics existaient et qu’une mise en concurrence était non seulement souhaitable mais obligatoire.

Ce fut la conservatrice des Monuments Historiques de la région Bourgogne, J. Kamitaine, qui m’avertit un peu par hasard : un appel d’offres était paru à propos de la restauration fondamentale de la sculpture du Puits de Moïse et de sa polychromie. Si on m’en parlait directement, c’est qu’on m’estimait capable de réaliser ce travail délicat et prestigieux, ou du moins de concourir et de servir de caution à la procédure, au cas où les dés auraient été pipés.

 

La naïveté est en effet le pire des défauts quand on répond à un appel d’offres.

 

Me vint alors à l’esprit un double discours, contradictoire mais classique dans ce genre de circonstances :

1) Ce n’est pas pour moi, je ne suis pas à la hauteur pour travailler sur un tel chef-d’œuvre.   

2) Je ne suis pas moins capable qu’un(e) autre : le monde des restaurateurs-trices était restreint, je les connaissais tous-tes. De plus, mon cv était déjà bien garni.

Je n’en menais pas large face à l’enjeu, mais décidai malgré tout de me lancer dans l’aventure.

 

J’appris après la remise des offres que je n’avais qu’une concurrente, M. Marronière. C’était  un de mes anciens professeurs de restauration lors de mes études à l’IFROA (décrites plus haut dans ce blog).

Cette restauratrice avait déjà travaillé ponctuellement sur le monument du Puits de Moïse et sa sculpture depuis une petite dizaine d’années. Elle en avait fait une étude structurelle complète, remarquable. Elle avait accompagné le Laboratoire de Recherche des Monuments Historiques dans les premières analyses de polychromie. Elle avait même fait la restauration intégrale (« restauration expérimentale ») d’une des six faces, celle où se trouve David.

 

Est-ce pour cela que personne d’autre ne s’était présenté, à part moi et ma témérité ? Ma concurrente était toute désignée pour remporter le marché, en raison de son expérience du monument, indéniable, même si je vis après qu’elle avait fait une importante erreur d’interprétation sur un point historico/technique de la polychromie, erreur qu’elle aurait bien fini par corriger d’elle-même.

Elle se sentait unique.

Mais, peut-être par excès de confiance, elle fut chère, beaucoup trop chère, et je remportai le marché ! Ce ne fut qu’au commencement des travaux que je compris pourquoi, suite à une indiscrétion du commanditaire public. Simple histoire de mauvaise appréciation technique/financière de la part de ma concurrente, que je détaillerai plus loin.  

On ne lui donna donc pas la possibilité de faire la restauration de ses rêves, aboutissement de sa vie professionnelle.

Sa déception fut immense, sa souffrance dut être peu soutenable.

Travailler longtemps sur une œuvre, petite ou grande, célèbre ou inconnue, entraîne inévitablement une forme de familiarité, presque d’intimité avec l’objet du passé. Beaucoup de chercheurs, d’experts ou de praticiens prennent possession exclusive du sujet sur lesquels ils travaillent, surtout quand il est prestigieux et donc valorisant socialement, et qu’ils croient mieux maîtriser que tout autre spécialiste. Ce sentiment est sans doute exacerbé chez le restaurateur, en raison de la nature même du bien culturel ou de  l’œuvre d’art, de sa proximité sensorielle, de son humanité immédiate.  

Je rencontrai ma malheureuse concurrente quelques mois après, pour la transmission de quelques dossiers. Je n’étais pas devenu son ennemi. Elle me reçut chez elle, très courtoisement. Je lui en suis encore reconnaissant. Elle avait une pointe d’émotion dans la voix.

Monde cruel.

 

A suivre : « Hostilités ».

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8 août 2019 4 08 /08 /août /2019 19:24

Notre-Dame (2) – Les Delivré, Quasimodo et le plomb de la cathédrale

 

Fantaisie généalogico-romanesque écrite à partir de documents d’archives rassemblés par mon père et  de faits historiques avérés. La fiction y côtoie l’histoire, mais le vrai l’emporte de beaucoup sur l’imaginaire.

L’essentiel se trouve dans deux ouvrages : le roman de Victor Hugo et une biographie d’Henry Delivré (vers 1420 - 1493), résultat d’un  long travail de recherche (1) de mon père, le général Joseph Delivré.

Historien amateur mais éclairé, Joseph Delivré était avant tout impeccable généalogiste, infatigable chercheur ayant voyagé inlassablement dans tant de services d’archives et autres minuteries, cela au cours de plusieurs décennies.

 

Jean Delivré, ses origines

Jean Delivré IV était fier de son fils, de sa famille, mais aussi de lui-même.

Originaire de Sucy-en-Brie, un village  à six lieues à l’est de Paris, il avait tout fait pour poursuivre l’ascension  sociale de sa famille (2). Formée à l’origine de paysans aisés elle avait donné plusieurs maires au village. Elle s’était ensuite dirigée vers le commerce puis s’était intégrée à la bourgeoisie marchande de Paris. Et enfin grâce à lui, Jean Delivré, elle participait désormais à la haute administration de la capitale.

Comme pour de nombreux autres villages de l’est et du sud de l’Ile-de-France, la grande majorité des terres et biens de Sucy appartenait au chapitre (la communauté des chanoines) de la cathédrale Notre-Dame de Paris, gérés ici par l’archidiaconé de Brie. On pouvait d’ailleurs voir par temps très clair les deux tours blanches de cette immense église à l’horizon au-dessus du bois de Vincennes. Le village de Sucy est situé en haut de la colline dominant la boucle de la Marne et les possessions de l’abbaye de Saint-Maur. Pour le point de vue il suffisait de monter au sommet du clocher de l’église et de diriger son regard vers l’occident, par-dessus la boucle de la rivière et le bois de Vincennes. On voyait ainsi la cathédrale légèrement à gauche du  donjon et des tours d’enceinte du château.

 

Lors des veillées familiales on parlait souvent du premier acte juridique qui mentionnait un aïeul, Guarinus . Fait relaté dans un acte (en latin) de 1243 (3), celui-ci avait alors été déclaré « plège », c’est-à-dire garant économiquement d’un ami ayant payé le chapitre de la cathédrale pour son affranchissement. La forme latine du  prénom était Guarinus dans le document juridique, mais tout le monde l’appelait Guérin dans la famille. 

guarinus dictus delivre

Jean Delivré IV (né vers 1400 – mort en 1455) se souvenait du récit des venues à Sucy des prévôts du chapitre de la cathédrale, dont le but était de recueillir les redevances dues par la population, cela par l’intermédiaire du maire. Les deux principales redevances découlaient alors d’une part de la construction et l’exploitation des fours banals, d’autre part de l’affranchissement collectif du servage.

Enfant, on avait raconté à Jean que ses ancêtres maires du village avaient souvent eu contact avec le prévôt du chapitre. Le premier fut Robeneto Delivré  (maire en 1359), le suivant Raoul (de 1384 à 1389) qui avait dû un jour faire face à une grève des impôts de ses administrés. N’oublions pas qu’alors les maires n’étaient pas élus mais nommés par le seigneur du lieu (ici le chapitre) en fonction de leurs qualités comme représentants de la communauté. Si cela représentait une lourde charge (récolte des impôts ordinaires, justice quotidienne…), le maire pouvait en tirer aussi un certain bénéfice matériel.

Comme maire Jean Delivré III succéda directement à Raoul de 1389 à 1394. Avec diplomatie, Jean III  réussit à conclure avec le chapitre un accord entériné par le parlement de Paris le 23 mai 1394 à propos de ces différents fiscaux. Le dernier maire de la famille fut André, de 1404 à 1412, durant les années les plus éprouvantes de la Guerre de cent ans, peu avant infamant traité de Troyes (1420).

C’était donc auprès du maire que le prévôt de la cathédrale venait chercher l’argent dû, dont une grande partie devait servir à l’achat de luminaires pour l’éclairage de l’intérieur de l’édifice, si sombre : le tiers de l’argent versé y était consacré !  

 

Un incendie

Fils de Jean III, le jeune Jean IV apprit aussi de la mémoire familiale le sourd sentiment de colère de ses aïeux, quand du haut de leur colline les villageois de Sucy avaient vu un soir d’avril, à la saint Paterne (vers 1230 selon Viollet-le-Duc ) un énorme panache de fumée se développer devant les tours claires de la cathédrale : ce ne pouvait être que l’incendie de la charpente de la nef et du chœur du monument. Voilà à quoi avaient servi leurs impôts : non seulement à construire la cathédrale (ce dont ils étaient heureux), mais certainement aussi à l’achat de ces luminaires évidemment à l’origine de l’incendie.

Cette catastrophe était toutefois très ancienne. Elle datait de plus  d’un siècle et demi, à peu près au milieu du règne de leur bon roi Louis IX, lors des années heureuses de l’enrichissement général de la population et de son affranchissement. La reconstruction de la cathédrale avait alors été menée bon train : en moins de cinq ans les voûtes avaient été à nouveau recouvertes d’une forêt de poutres de beau chêne, elles-mêmes recouvertes d’un superbe toit brillant rendu parfaitement étanche grâce à la grande quantité de plomb utilisé (plomb qui avait aussi servi à sceller les très nombreux ancrages de fer insérés dans l’architecture).

Jean Delivré IV, son ascension sociale

Oui, Jean Delivré IV pouvait être fier de lui, de son parcours : fils de villageois malgré tout né à Paris, il vécut d’abord son enfance dans une petite aisance, sans plus. Puis jeune homme il fut un temps l’un des innombrables commerçants de bouche de la ville. Les sources nous disent qu’il fut d’abord « vendeur de poisson de mer », puis « boucher », enfin « vendeur de bétail à pied fourché ». Il n’était cependant pas « écorcheur », celui qui tuait et découpait la viande, mais bien plutôt propriétaire et gérant de l’affaire.

Les désastres militaires, l’occupation anglaise, tous ces malheurs du temps dus à la guerre de cent ans avaient décimé la population de la capitale, les bourgeois tout autant que le petit peuple. C’est ainsi que Jean Delivré IV malgré son origine paysanne put devenir « Maître-boucher », membre de cette communauté professionnelle si restreinte et solidaire, mais dont les rangs s’étaient beaucoup clairsemés.

 

Veuf de la dame Chenart dont il avait eu ce fils, Henry, il s’était remarié avec une veuve elle aussi, la riche et « gracieuse » Arnaulde de Corbie, issue d’une famille influente du temps.

Est-ce grâce à cette alliance que Jean Delivré IV  devint échevin de Paris, en 1441, cela pour deux ans ?  Exercer cette fonction de haut magistrat de la ville le plaçait bien loin socialement du servage de son aïeul Jean  Delivré I, cousin de Guarinus et affranchi dans les années 1260….

On retrouve plus tard Jean Delivré IV en 1450, « homme sage », membre d’une commission chargée de réfléchir à des modifications des institutions de la ville, relative entre autres à l’élection du prévôt des marchands et des échevins.

La réputation des candidats se devait pour cela d’être excellente : « on espluche de si pres la vie de ceux qui aspirent à ces dignitez qu’il est impossible…     … tant est saincte cette authoritez et honneur d’eschevinage que la seule opinion de vice peut lui donner empêchement…. »

Signature de Jean Delivré

 

Henry Delivré

L’année précédant l’élection de son père Jean IV comme échevin, donc en 1440, son fils Henry fut reçu à l’âge de 20 ans « bachelier, clerc et maître es arts » et donc titulaire de tous les diplômes de l’Université. L’avenir du jeune homme était tout tracé si Dieu lui prêtait vie dans ces temps qui restaient fort troublés. Si l’anglais était quasiment bouté hors du royaume l’ennemi bourguignon était toujours aussi menaçant.

La demeure des Delivré se trouvait dans le quartier Saint Honoré (maison à l’enseigne « Le pourcelet »), ce qui fait qu’Henry devait pour ses études rejoindre le quartier universitaire en traversant l’île de la Cité.

Il passait toujours devant les portails de la cathédrale, et ne manquait pas de se lamenter intérieurement à propos de l’état déplorable dans lequel se trouvaient les sculptures. Peu au courant des pratiques artistiques du temps, il pensait malgré tout que ces statues étaient bien vieillottes. Ce n’était pas une raison pour les laisser dans un tel état de délabrement, surtout à propos des riches couleurs qui les avaient intégralement ornées, plus de deux siècles auparavant. On ne voyait même plus l’or dont on lui avait assuré la présence ! Les pierres de la façade lui paraissaient aussi bien sales (4). Y avait-il eu un seul moment où la cathédrale avait été à la fois entière, propre, colorée ? Bref, finie ?

La carrière administrative d’Henry fut exemplaire : tout en continuant à gérer avec son père l’affaire familiale comme maître-boucher, il était devenu commissaire-examinateur auprès du juge du Châtelet à 23 ans, puis « maire et garde » de la grande boucherie de Paris.

A 35 ans il fit partie des rapporteurs de l’évasion de Jacques Cœur, devint la même année conseiller au Parlement, puis fut élu prévôt des marchands en 1460, l’année précédant l’accession au trône de Louis XI. Fidèle serviteur de ce roi énigmatique, il sera réélu six fois à la plus haute fonction municipale (équivalente à celle de maire de Paris en 2019), la quittera en août 1482 et mourra en  1493.

 

 

 

Claude Frollo

Né en 1446, Claude Frollo ne venait pas du même milieu qu’Henry. Appartenant à une famille issue de la haute bourgeoise (ou de petite noblesse selon V. Hugo) propriétaire du fief de Tirechappe, il avait fait en élève exemplaire des études remarquables, brûlant les étapes, bien mieux qu’Henry qui avait été bon élève, sans plus. Par ailleurs et contrairement à celle des Delivré la famille de Claude était fort réduite. Ainsi, lors de la grande peste de l’été 66 il dut prendre en charge son petit frère Jehan en raison de la mort brutale de ses parents. Ce fut presque au même moment qu’il adopta un enfant de quatre ans abandonné sur le parvis de la cathédrale, enfant difforme, presque monstrueux et qu’il nomma Quasimodo, du nom du jour liturgique où il le prit sous sa protection.

Prêtre très jeune (à 22 ans), Claude Frollo fut très rapidement nommé archidiacre de Josas, poste éminent au sein du chapitre et très au-dessus dans la hiérarchie sociale de la famille Delivré, faite de commerçants très ordinaires si l’on excepte l’ascension sociale de Jean et de son fils Henry ainsi que leur richesse de parvenu.

Quand ils se croisaient, le prévôt des marchands de Paris Henry Delivré sentait bien le mépris de classe dans le regard de Claude Frollo, l’archidiacre savant et hautain (un peu comme actuellement le directeur du Département des peintures du Louvre, si l’on veut trouver un équivalent moderne).

Tout parisien connaissait l’existence étrange de l’archidiacre Frollo, particulièrement sa passion pour l’alchimie qu’il pouvait pratiquer dans sa vaste loge tout en haut de la tour septentrionale du massif occidental de la cathédrale. De là il pouvait voir tant le parvis que la place de Grève, juste devant l’hôtel de Ville tenu par un certain Henry Delivré…

 

Le 6 janvier 1482

 

C’est bien sûr dans le roman d’Hugo qui sont relatés les fameux événements de cette folle journée ainsi que ceux de la nuit qui suivirent : élection de Quasimodo comme pape au cours de la fête des fous, tentative ratée de l’enlèvement de la Esmeralda par le même Quasimodo et un « homme en noir » (que les plus avertis savaient être C. Frollo), arrestation et incarcération de Quasimodo par Phoebus de Châteaupers.

 

Le 7 janvier 1482

Si ces faits-divers furent rapidement connus des parisiens et alimentèrent un temps leurs conversations, les problèmes économiques auxquels ils étaient confrontés les préoccupaient bien davantage. Les récoltes des années 1480 et 1481 avaient été catastrophiques. La population souffrait beaucoup. Désirant éviter la famine dans les campagnes, Louis XI avait édicté ce jour du 7 janvier 1482 un mandement qui autorisait la libre circulation des grains dans tout le royaume et qui de plus interdisait le stockage pour éviter toute spéculation.

Cela défavorisait évidemment Paris qui comme toute ville importante ne pouvait pas ne pas stocker de grain… Or l’une des tâches les plus importantes du prévôt des marchands était justement d’organiser l’acheminement et le stockage des denrées alimentaires dans la capitale. Henry Delivré savait faire. N’avait-il pas déjà organisé en 1461 l’hébergement et le ravitaillement de toute la population venue pour l’arrivée du jeune roi Louis XI après le sacre de celui-ci à Reims ? N’avait-il pas su accueillir avec faste  le nouveau roi le 31 août à quatorze heures à l’extérieur de la porte Saint Denis, lui et les échevins « vestus de damas fourré de belle martre » ?

On comprend donc que cette affaire de Quasimodo ne préoccupait guère Henry, qui une fois informé du mandement sur le grain s’empressa de demander audience au roi. Louis XI était pour une fois à Paris, non à Mehun-sur-Yèvre. Le roi le connaissait bien, ce Henry, le fidèle Henry Delivré qui l’avait soutenu lors de cette affreuse période de la ligue du Bien Public et plus encore à la suite de cette fameuse et indécise bataille de Montlhéry (16 juillet 1465). Il l’avait fait réélire six fois alors que l’usage voulait qu’une réélection n’ait lieu qu’une seule fois…

Ces problèmes d’accès aux moyens de subsistance  pour les parisiens n’empêchèrent  pas la Justice de suivre son implacable cours. Le juge au Châtelet n’était autre que le sourd Florian Barbedienne, lieutenant du prévôt de Paris Robert d’Estouteville, chargé de la sécurité et de la justice quotidienne. Pour Quasimodo la justice fut  rendue et exécutée le jour même. On sait qu’il fut condamné à l’exposition place de Grève (donc devant l’Hôtel de Ville), doublée d’une peine de pilori.

Rentré du Temple après avoir été entendu par le roi, Henry Delivré arriva à l’Hôtel de Ville dans l’après-midi, au moment même où une jeune bohémienne (qu’on appelait aussi l’égyptienne) donnait à boire au pauvre Quasimodo, coincé dans son horrible pilori. Henry ne put manquer d’être touché par la scène et encore plus par la grâce naturelle de l’innocente jeune fille.

 

Avril 1482  

Il n’était pas agréable pour Henry d’assister en permanence à ces supplices place de Grève, cela du haut de son office de l’Hôtel de Ville, la fameuse « Maison aux piliers » acquise du temps du plus fameux prévôt des marchands de Paris, Etienne Marcel.

Ce n’était que rarement qu’il était mis au courant de l’identité des condamnés du jour. Cela dépendait de la personnalité du condamné, connue ou non (quand il n’était pas envoyé directement au gibet de Montfaucon). Mais ce jour-là Paris était en émoi : on allait assister à la pendaison de la bohémienne, celle-là même que tout le monde  avait vu prendre en pitié et soulager Quasimodo au début de l’hiver. Elle avait parait-il tenté d’assassiner un lieutenant de Police, un certain Phoebus (quel prénom ridicule !) de Châteaupers.

Pour la populace voir un truand se faire pendre était plus que banal. C’était tout autre chose pour une jeune fille que le tribunal avait jugé sorcière (en plus de criminelle) et condamné alors qu’elle donnait tous les signes de la pureté et de l’innocence ! On ne savait pourquoi elle avait échappé au bûcher. Dommage, le supplice (et donc le spectacle) aurait duré bien plus longtemps qu’une pendaison.

Le cortège emmenant la soi-disant sorcière passait déjà pour repentance devant la façade de la cathédrale. Il n’était donc plus bien loin de la place de Grève où aurait lieu l’exécution. Pour éviter la pénible scène Henry quitta rapidement la Maison aux piliers afin de rejoindre son nouvel hôtel des cinq diamants, rue de la vieille Corroyerie (actuellement rue Quincampoix). Il n’eut pas le temps d’aller bien loin : une énorme rumeur lui parvint de la cathédrale, suivie d’un gigantesque  cri se répercutant par-dessus les toits de Paris:

« Asile !», « Asile ! ».

Tournant la tête vers la cathédrale, il reconnut  de loin la silhouette unique entre toutes de Quasimodo qui tout en criant avec la foule enlevait et sauvait la jeune Esmeralda, la montant en haut de la cathédrale à l’aide d’une immense corde.

 

Juillet 1482 – le plomb fondu de Quasimodo

Quelque temps plus tard, en ce début d’été 1482, Henry Delivré n’avait plus à tenir cette charge de prévôt des marchands que pour quelques semaines encore, jusqu’au 6 août. En plusieurs fois, il l’avait assurée quatorze ans durant ! Habile diplomate et administrateur avisé, il avait accompli  sa tâche avec soin et application, ce qui lui avait procuré petite fortune et grands honneurs. Il n’avait par ailleurs jamais cessé d’exercer son activité de maître-boucher,  ce qui lui rapportait gros aussi. Tout cela lui avait permis de « caser » ses deux fils, Hélye et Jean V, dont la carrière (greffier criminel au parlement) allait cependant être bien plus modeste que la sienne. Adolescent, Jean V avait même formulé le désir de devenir tailleur de pierre, métier de valeur mais bien ingrat. Cette folie n’avait heureusement pas duré. Allez savoir ce qui se passe dans la tête de la jeunesse !

Henry voyait que la santé du roi déclinait, qu’il ne vivrait plus longtemps. Il savait que Louis XI  ne le soutiendrait pas pour un nouveau mandat de deux ans, de toute façon illégal, et qu’en cas de la mort du roi il serait bien moins protégé.

Mais il était serein. Les choses allaient mieux depuis quelque temps : les récoltes de l’année s’annonçaient abondantes, la paix était consolidée, la société vivait en paix, au moins pour les bonnes gens. Pourvu qu’aucun ennui n’arrive avant le 6 août, jour de l’élection des nouveaux échevins et parmi eux du prévôt des marchands !

Si les choses allaient de mieux en mieux pour le peuple ordinaire, les bourgeois, les commerçants et les artisans, il n’en était pas de même pour les exclus de la société, et parmi eux les truands, ceux de la cour de miracles comme les autres. C’était souvent de là que partaient les émeutes et révoltes populaires…

Et puis il y avait l’affaire de cette bohémienne, toujours recluse quelque part dans une tour de la cathédrale, et ce depuis de longues semaines. Cela échappait en principe aux affaires du prévôt des marchands qu’était Henry : l’île de la cité était à l’évêque, la rive gauche universitaire au recteur, et donc seule des affaires sur la rive droite pouvaient l’empêcher de dormir. Aussi fut il très inquiet un soir quand il apprit que des masses populaires se soulevaient, qui venaient du fief d’Alby, le plus grand des espaces parisiens de cette cour des miracles,

On s’aperçut vite qu’elles ne faisaient que traverser la ville et qu’elles se dirigeaient vers la cathédrale. On apprit vite que le principal motif du soulèvement était la libération d'une des leurs, la Esmeralda, dont le droit d’asile venait le jour même d’être perdu. Tout le monde connait la suite : l’arrivée des hordes de truands sur le parvis, les essais d’intrusion dans l’édifice, les tentatives désespérées de Quasimodo pour repousser les assaillants avec le lancer d’une énorme poutre, puis de moellons destinés à la restauration de l’édifice, enfin « les deux ruisseaux de plomb bouillant » provenant du toit et du stock en attente pour les couvreurs, avant la charge de la force publique sur le parvis et la fuite de la populace ( et l’enlèvement de la Esmeralda par Frollo et Gringoire).

Quasimodo était sourd, mais il n’était pas aveugle : il avait pu observer les changements du comportement et de la santé physique et mentale de son maître Claude Frollo, cela suite à l’utilisation permanente du plomb dans son antre d’alchimiste en haut de la tour septentrionale. La passion de son maître pour la Esmeralda était devenue folle, la sienne était pure.

Les tentatives du savant pour réussir la transmutation du vil métal en or étaient toujours restées vaines, mais les vapeurs de plomb que son maître respirait, la poussière de ce métal qui s’était déposées petit à petit sur le sol, les meubles et les parois de la pièce étaient foncièrement nocives, c’était évident.

Le fait qu’un métal puisse être mauvais désolait le jeune bossu sonneur de cloches : il avait spontanément compris l’ambivalence de cette matière à la fois solide et molle, d’une couleur si terne, apparemment pauvre, à l’opposé du bel airain de ses chers instruments. Mais les modifications alchimiques du plomb le fascinaient, par élévation de température ou mélange avec d’autres matières. Les essais malheureux de Frollo laissaient souvent dans l’atelier des poudres aux couleurs extraordinaires, que Quasimodo avait vu être utilisées par les peintres. Certaines étaient d’un blanc très dense ;  une autre était jaune, une autre rouge ou encore rouge-orangé ;  une autre  enfin d'un jaune très lumineux (jaune de plomb et d’étain), moins profond mais tout aussi éclatant que celui du mortel orpiment. On appelait ces couleurs blanc de plomb ou blanc de puille, massicot, litharge, mine… 

Ce plomb, il l’aimait et le détestait à la fois. Source indirecte de beauté mais aussi poison…

 

La rage de Quasimodo fut donc doublée d’une grande jouissance lorsqu’il déversa ses tonnes de plomb en fusion sur la racaille hurlante du parvis : les effets nocifs du métal se feraient encore sentir bien des années plus tard, pensait-il….

 

Jean Delivré XVII (ou plus) , à Fontenay-sous-Bois, le 8 août 2019

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Notes :

(1) La biographie d’Henry Delivré a été publiée par Joseph Delivré (1910-1997) en 1979 :

« Un prévôt des marchands au temps de Louis XI : Henry Delivre », in Bulletin de la société de l’Histoire de Paris et de l’Ile-de-France.

 

(2) Les principaux éléments historiques concernant la famille Delivré de Sucy-en-Brie se trouvent dans :

Michel Balard et Françoise Balard, Nouvelle histoire de Sucy-en-Brie, t. 1, pp.49-53 :

Naissance et développement d'un village briard. Sucy des origines à la Révolution, Société historique et archéologique de Sucy-en-Brie, 2010 (ISBN 978-2-9504165-4-4, notice BnF no FRBNF42352640)

M. et F. Balard y ont synthétisé les informations rassemblées par Joseph Delivré (voir le tableau généalogique dans le texte).

 

(3) Les références des documents d’archives (une soixantaine de sources manuscrites du XIIIème au XVème siècle) surtout relatifs à Jean IV et Henry Delivré, leurs mariages, fonctions… de même que les sources publiées se trouvent dans les archives municipales de Sucy-en-Brie, où elles ont été déposées en hiver 2019.

 

(4) L’époque de l’action principale (1482) se situe à peu près à égale distance (trois siècles environ) entre  la réalisation du portail sud de la façade de la cathédrale (vers 1200) et l’écriture du roman de Victor Hugo (1830), où on trouve (livre III, chap.1)  l’appréciation esthétique suivante, bien différente de la nôtre : « … car c’est le temps qui a répandu sur la façade cette sombre couleur des siècles qui fait de la vieillesse des monuments l’âge de leur beauté. »

En trois siècles (pour Henry Delivré) ou en six (pour V. Hugo), le temps a effectivement pu agir sur la pierre. On sait maintenant que la modification de l’aspect des pierres naturellement patinées est due essentiellement à deux facteurs en interaction permanente : la transformation de l’épiderme du matériau par suite d’échanges incessants avec l’environnement, souvent très lents, deuxièmement le simple dépôt de multiples aérosols : poussières, particules carbonées (dues au chauffage au bois, au charbon et plus tard aux pollutions industrielles et automobiles…). La sombre couleur des siècles appréciée de Victor Hugo est donc quand même et surtout de la crasse.  

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7 juin 2019 5 07 /06 /juin /2019 08:14

Notre-Dame (1) -  Le président, Bernard Arnault et le tailleur de pierre : que de gestes !

 

Depuis le soir et la nuit de l’incendie il n’est pas de jour où l’on ne lit pas un article, on n’entend pas une opinion sur le devenir de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

1 - Le lendemain matin de la catastrophe une parole présidentielle émue mais peu avertie évoqua pour la reconstruction des parties détruites de la cathédrale un « geste architectural contemporain ».

2 - Le surlendemain de l’inimaginable on demanda à la femme du président de donner son opinion. En France, la femme du président pense avoir plus le droit de s’exprimer que la Reine d’Angleterre en son royaume : « Elle va revivre encore mieux, peut-être plus haute. De toute façon elle sera toujours aussi belle ».

Plus haute la cathédrale ?  Parmi la multitude d’idées émises on n’avait pas encore entendu celle-là.

La femme du président, peu connaisseuse des enjeux patrimoniaux mais fine lettrée, avait sûrement enseigné à son jeune futur mari la multiple signification du  mot « geste », sa polysémie si on voulait être pédant. On a le sens médiéval (mot féminin) évoquant un récit à la gloire de quelqu’un ou d’un ensemble de personnes, on a le sens moderne éculé employé dans le domaine de l’art contemporain qui signifie simplement la concrétisation d’une idée et enfin le sens le plus courant que tout le monde connait, c’est-à-dire un mouvement d’origine manuelle ou corporelle.

3 - Dans les colonnes du Figaro parut le 29 avril un appel de presque 1200 personnes, « experts du patrimoine » selon le quotidien, tentant de faire comprendre  au président qu’il ne fallait pas faire faire n’importe quoi et qu’il valait mieux respecter des critères patrimoniaux universels lentement élaborés durant ces deux derniers siècles. S’appuyer sur des professionnels de la question ne serait pas inutile non plus. Le texte se termine avec sensibilité par l’opposition entre le « geste » souhaité par le président et les  « quelques millions de gestes humbles ou experts qui redonneront à la cathédrale sa place et sa fonction ».

Quelques millions ? – formule pour dire beaucoup, sans doute. Ça me parait peu.

On peut noter que parmi les très nombreux signataires de cet appel, parfois éminents comme Roland Recht, ne figure aucun membre des corporations ouvrières concernées, aucun ouvrier charpentier, aucun couvreur ou tailleur de pierre. Il est vrai que ceux-ci lisent peu le Figaro, j’ai pu le constater. Pas d’entrepreneur non plus. De rares conservateurs-restaurateurs (25) ont signé cet appel, qui sont professionnels du patrimoine et tout autant manuels qu’intellectuels. Tous les autres sont historiens ou historiens de l’art, conservateurs, archivistes, écrivains, architectes, journalistes... S’ils sont très sensibles à la beauté du monument, de son site et à son importance historique, ils ont une idée abstraite de sa construction, n’ayant pas eu à tenir d’outil dans la pratique de leur métier ni à connaitre concrètement le poids de la pierre.

Le rédacteur de l’appel du Figaro a malgré tout pensé aux gestes humbles, c’est l’essentiel.

4 - Le dimanche 26 mai Anne Hidalgo exprima son opinion au JDD : elle pensait qu’il fallait « refaire la cathédrale à l’identique », en fondant le chantier sur «les savoir-faire ancestraux des compagnons du devoir et des compagnons du Tour de France ».

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Dans ces quatre prises de parole ou d’écriture on voit de belles intentions, mais aussi quelques approximations. Je renvoie le cher lecteur, s’il le souhaite, à plusieurs articles qu’il trouvera sans peine en amont dans ce blog. Ayant travaillé de longues années comme professionnel du patrimoine, j’y parle du savoir-faire du métier de tailleur de pierre que j’ai exercé, de compagnonnage,  de restauration que j’ai aussi exercée mais plus tard, du mythe du retour à l’identique.

Mais nous allons d’abord nous amuser avec  un petit travail comptable des gestes humbles et experts du passé, comme il a été dit dans le Figaro. Surtout les gestes humbles, ceux dont je suis le plus expert.  

Combien de gestes de la carrière à la cathédrale ?

Sans électricité ni air comprimé mais avec seulement en main ses outils les plus courants que sont la massette (ou le maillet) et le ciseau ou la pointe, le tailleur de pierre du Moyen Âge ou d’aujourd’hui percute la pierre avec un rythme variable suivant les situations. Si l’énergie humaine déployée est intense pendant le dégrossissage, le rythme y est alors assez lent (1 fois toutes les deux secondes peut-être ?). Le têtu, le taillant ou autres outils adaptés à la situation peuvent être aussi employés, bien sûr. Le rythme est plus rapide pendant les finitions (jusqu’à 3 ou 4 fois par seconde). On va adopter la fréquence moyenne de deux percussions par seconde donc de quatre gestes : deux pour la main gauche qui tient et place l’outil éclatant ou coupant, deux pour  la main droite qui manie le percuteur.

Environ 15000 gestes par heure.

Pour tailler un bloc de parement de taille moyenne (1/4 m2 de façade) dans une pierre ferme il faudra au tailleur de pierre quelques heures, mettons huit en comptant large, en comprenant les temps de manipulation. On lui aura fourni préalablement un bloc dégrossi le plus souvent à des dimensions peu supérieures à celles définitives. Je passe sur les phases techniques. Une fois la pierre taillée la face est parfaite et les joints, le lit de pose et le lit d’attente sont bien d’équerre même si moins soignés à l’intérieur. La queue n’est pas travaillée et d’une longueur variable. Comptons donc 32 heures au tailleur de pierre pour faire un mètre carré de façade.

Multiplions et on obtient 480.000 gestes par mètre carré.

Par ailleurs une observation rapide mais réaliste, doublée d’une extrapolation osée, nous donne comme surface développée visible (intérieur et extérieur) de pierre taillée pour Notre-Dame environ 500.000 m2 en tout, 5 terrains de foot, unité de surface moderne et compréhensible par tous, unité qui remplacera bientôt l’hectare.

Bref, il a fallu peut-être 240 milliards de gestes de taille de pierre pour cette phase de construction de la cathédrale, ce qui correspond à peu près en dollars à la fortune additionnée des deux hommes les plus riches de la planète, Jeff Bezos (Amazon) et Bill Gates (Microsoft).

Il faut compter aussi les autres gestes liés à l’extraction du matériau, son transport depuis la carrière avant la taille, sa préparation  puis en aval sa mise en place sur l’édifice.

Rajoutons donc les gestes des ouvriers œuvrant en carrière, ceux des chevaux qui les aident (pas de spécisme ici), ceux du fendeur et/ou du scieur qui mettra les pierres à peu près aux dimensions données par l’appareilleur (ou son équivalent médiéval) pour le tailleur de pierre, même si l’on sait à l’évidence que beaucoup de pierres de l’ancienne cathédrale romane détruite pour l’occasion ont été remployées, et donc peu ou pas retaillées.

Additionnons  encore les gestes du bouvier et de ses bœufs transportant les blocs jusqu’au pied de l’édifice. Des bœufs, il y en avait partout, pour Notre-Dame de Paris comme pour la cathédrale de Laon ou le palais de Mafra, dont la construction est merveilleusement décrite dans le Dieu Manchot de Saramago. 

Il y eut aussi les gestes nécessaires à la montée des blocs taillés à leur place définitive sur l’édifice. Ajoutons enfin tous les gestes des forgerons, car sans forge pas d'outils, de tirants, de crampons, donc pas de cathédrale. Enfin ceux des maçons, qu'ils réalisent les blocages internes de maçonnerie ou la pose des pierres taillées.  

Un calcul trop complexe pour être détaillé ici nous fait rajouter 83 milliards de gestes, ce qui correspond à peu près à la fortune de Warren Buffet.

Mais on n’est pas au bout du compte.

 

Bloc complexe mouluré, arc, voûte, sculpture

Notre Dame n’est pas qu’une somme de parallélépipèdes ou cylindres creux (tours, nef, choeur), en simplifiant à l’extrême. Quelques dizaines de milliers de blocs sont en effet moulurés, courbes, cintrés, et même sculptés.

Comme pour toutes les cathédrales gothiques, on a une quantité phénoménale de crochets, choux, gargouilles, et sculptures proprement dites.  Le lecteur doit faire confiance dans  mon estimation de 76 milliards de gestes supplémentaires, qui convertis en dollars se trouve par pure coïncidence être la richesse de Bernard Arnault et de sa famille.

Expropriations Fondations Charpente Couverture

Il faut rajouter les gestes de tous les autres corps de métier ayant œuvré plus ou moins directement à la construction de l’édifice, ceux des démolisseurs des habitations se trouvant à l’emplacement  du projet (car qui dit cathédrale dit expropriation) et encore plus de l’ancienne cathédrale romane. Gestes des terrassiers préparant les fondations, des forestiers puis des charpentiers pour le toit comme pour les charpentes de soutien interne aux voûtes, des tuiliers (ou autres) pour la couverture, gestes de quantité d’autres métiers. Une estimation assez fine nous donne 49 milliards de gestes en plus, soit en dollars la somme possédée par Françoise Bettencourt (L’Oréal).

Vitraux Peinture  architecturale polychromie

Une cathédrale n’est pas que murs en pierre ou toit, elle est aussi couleur(s) (même si on a dit beaucoup de bêtises sur la mise en peinture intégrale des églises/cathédrales du Moyen Âge). Couleurs des vitraux, couleurs des murs intérieurs en faux appareil, couleurs des fresques figurées ou décoratives, mise en couleur des sculptures des portails et de certaines lignes et surfaces architecturales.

En plus des gestes des verriers rajoutons donc ceux des peintres de tous ordres et encore plus de leurs assistants broyeurs et préparateurs de couleurs. On peut parler aussi des gestes des miniers et artisans d’Afghanistan  pour l’extraction et la mise en poudre du lapis-lazuli (pigment naturel de couleur bleu outremer appelé parfois azur d’Acre dans les comptes médiévaux), pigment indispensable entre autres pour le bleu des yeux de la Vierge du portail sud, qui devait être comme celle de Senlis. Il y a donc aussi les gestes des caravaniers marchands vendant leur marchandise dans le port de Saint Jean d’Acre, et de leurs chameaux. Les gestes des marins et puis ceux encore du marchand génois ouvrant sa bourse et sortant ses pièces d’or pour le commerce de ces nombreux et parfois très coûteux pigments (mais pas toujours). Pour tout ceci un calcul assez précis nous donne 55 milliards de gestes, soit en dollars l’argent dont dispose Michael Bloomberg.

Le culte plus les objets

Notre-Dame n’est pas qu’un monument, c’est aussi et surtout un lieu de culte. On y trouve donc du linge liturgique en quantité, de l’orfèvrerie, des œuvres sculptées ou peintes pour les cérémonies et la dévotion… Rajoutons un milliard de gestes pour les créer, ce dont disposent en dollars et à elles seules deux chanteuses plus gesticulantes que dévotes, les hyperconnues Rihanna et Madonna.

Restaurations

Mais nous avons considéré pour l’instant que les seuls gestes de la construction, comme si Notre-Dame avait été bâtie en continu, en une fois, et ne s’était jamais dégradée. Le grand public, qui a lu ou relu Victor Hugo depuis le 15 avril, sait maintenant que la cathédrale était dans un état de décrépitude avancée au début du XIXème siècle. Il faut donc ne pas oublier les gestes de tous les architectes et ouvriers des travaux de restauration et d’entretien, dont on sait que les plus importants furent ceux de la transformation de l’édifice par Viollet-le-Duc, et pas seulement par la création de sa fameuse flèche. Une bonne partie des sculptures de la façade ouest datent ainsi du Second Empire.

Doit-on compter aussi les gestes des ouvriers qui ont tenté de nettoyer à la brosse métallique le très fort encrassement des sculptures des portails de la façade lors du nettoyage de 1968 ? On avait dit alors (que ce soit André Malraux ou une presse trop crédule) que n’avaient été utilisées pour le nettoyage que des spatules en bois, ce qui n’était évidemment qu’un bobard quand on connait un peu le sujet. J’ai pu personnellement observer la trace de ces griffures à la brosse métallique lors d’une étude préalable que j’ai faite en 1995 sur les sculptures des portails ouest (avec le LRMH). J’avais en charge les tests au laser de nettoyage, nouvelle technique très prometteuse, mais induisant malheureusement une légère couleur jaunâtre en surface. Restaurateur-observateur et praticien en gestes experts, seul de nombreuses journées sur l’échafaudage et si proche des sculptures des portails, j’avais pu observer à loisir les traces d’outils d’origine comme les plus récentes, quels qu’elles soient.

En comptant 59 milliards de gestes pour les restaurations, on n’est pas loin en dollars des moyens dont dispose Mark Zuckerberg (Facebook).

Architecte, appareilleur…

Il reste les gestes des professions intellectuelles ou du moins non strictement manuelles, des décideurs aux dessinateurs et aux appareilleurs. En plus de huit siècles nombreux  furent  les gestes et gesticulations des Maîtres d’œuvre/architectes destinés à convaincre le chapitre  (et plus tard l’Etat) de l’intérêt de leur projet, à travers un dessin coloré qu’il leur présentait comme on en a des exemples à Strasbourg, ou, en plus moderne, à l’aide d’un PowerPoint.

Gestes de dessinateur et gestes de négociateur. Qu’il s’appelle Jehan de Chelles, Eugène Viollet-le-Duc ou leur successeur actuel, Philippe de Villeneuve.

Un milliard de gestes peut-être pour ces derniers métiers, soit en dollars ce qui se trouve plus ou moins dans la cassette d’Albert II de Monaco, qui contrairement aux autres hyper-riches précédemment nommés n’a jamais eu besoin de travailler de son corps, de ses mains ou de ses neurones pour en être l’heureux propriétaire. Il suffisait d’attendre l’héritage.

 

Au bout du compte, puis Bernard Arnault.

Une simple addition nous donne en tout 589 milliards de dollars détenus par seulement dix personnes (pas des héros, des êtres humains comme vous et moi). C’est donc aussi le nombre (estimé !) de gestes pour arriver à l’état de la cathédrale telle qu’on la connaissait le 15 avril 2019 à 18h00. Parmi ceux-ci, en plus de ceux experts que j’avais faits en 1995, il y a les gestes que, jeune tailleur de pierre, j’avais exécutés pour la cathédrale 19 ans plus tôt, en 1976. J’étais alors salarié de l’entreprise de restauration des Monuments Historiques Quélin, qui avait en charge autant la basilique Saint-Denis que Notre-Dame. Faute de travail à la basilique  on m’avait envoyé travailler à Paris, cela quelques jours (ou quelques semaines ? je ne me souviens plus) sur le chantier de taille de Notre-Dame. Celui-ci était installé derrière le chevet. Pour la restauration de quelle partie de la cathédrale ? Je ne m’en rappelle plus non plus. Et puis je n’étais qu’un jeune exécutant, on ne me disait pas tout. Parmi des dizaines de milliers d’ouvriers ayant participé à la construction et la restauration, je faisais partie des faiseurs de gestes humbles, et j’en étais fier.

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De nombreux gestes financiers ont suivi l’incendie, venant de donateurs riches ou moins riches, publics ou privés.

Il serait ridicule de mépriser le geste financier récent (et important) de Bernard Arnault (200 millions d’euros) qui contribuera parmi beaucoup d’autres à la restauration de la cathédrale. C’est toujours bon à prendre. De plus, l’homme d’affaires n’achètera pas de mauvais Basquiat avec cet argent. On peut seulement ajouter que ce geste ne lui coûte personnellement rien du tout, en tout cas beaucoup moins que ne m’avait coûtée la fatigue physique éprouvée à la fin de ma journée sur le chantier à la suite de mes milliers de gestes d’ouvrier.

Cela peut paraitre curieux, mais, si on me le proposait, je n’aurais aucune envie d’échanger ma vie contre la leur. Pas celle de Basquiat, encore moins celle de B. Arnault.

Et le président ?

Face à face. Le seul « geste architectural contemporain » que choisira le président, ultime décideur, respectera-t-il ces 589 milliards de gestes d’un passé lointain ou récent ? Je suis assez curieux de le savoir. Je ne suis pas impatient et peux attendre 6 ou 7 ans, temps minimum à prévoir pour la reconstruction complète des parties détruites.

Enfin, si je décidais de donner, j’attendrais tout de même de voir quel projet sera choisi avant de confirmer. Ma confiance dans le goût et l’intelligence du politique est limitée.

Quelle silhouette verrons-nous donc dans le ciel de Paris ?

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7 février 2019 4 07 /02 /février /2019 11:09

1995-1998 Torpeur et véhémence en Commission supérieure des monuments historiques.

Aujourd’hui Commission supérieure ! J’aurai une journée de sédentaire, presque de bureaucrate. Je mets donc un pantalon de ville, des chaussures de ville, une cravate, une veste. Je mettrai d’ailleurs systématiquement la même cravate (que j’appelerai « cravate com’sup’ ») pour ces occasions dont le rythme sera de quatre commissions par an, cela pendant 4 ans.

L’immense salle est presque carrée, avec des tables côte à côte disposées en U le long de trois côtés, le quatrième étant pris par un écran géant qui servira à la projection de diapositives.

Immuablement, la sous-directrice des monuments-historiques et l’inspection générale se placent derrière les tables centrales, en face de l’écran. Les personnalités scientifiques, sommités dans leurs domaines (conservateurs  du musée du Louvre, d’Orsay...) se mettent du côté gauche du U, tandis que le menu fretin dont je fais partie avec les représentants d’autres services patrimoniaux se mettent sur le côté droit.

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Quelque temps auparavant, quand F. Bourguignoud m'avait demandé si j’acceptais qu’elle propose mon nom comme « personnalité qualifiée » au sein de la Commission supérieure des monuments historiques (3ème section, objets mobiliers), je n’en revins pas. Je ressentis la même impression que celle éprouvée lors de mon acceptation à la Villa Médicis : avoir la chance de pouvoir observer de l’intérieur la vie d’une grande institution historique, passer du mythe à la réalité. La composition de la commission avait récemment changé qui permettait à des « spécialistes » non fonctionnaires d’assister aux séances, de donner leur avis et de voter.

Dans l’histoire de la préservation du patrimoine, la commission des monuments historiques (son nom variera avec le temps) occupe une place de choix. Instaurée en 1837, elle ne comportait au départ que sept membres, tous bénévoles, nombre qui allait évoluer suite à de nombreuses modifications successives. C’était une des manifestations de  l’émergence institutionnelle de la notion de patrimoine, avec comme précédente illustration la création en 1830 du poste d’inspecteur des monuments historiques.  Occupé d’abord brièvement par Ludovic Vitet, ce poste échut rapidement à Prosper Mérimée qui y resta de nombreuses années, de 1834 à 1860.

L’objectif  de la commission était (et est toujours pour l’essentiel, avec maintenant parfois des débats sur des choix de restauration…) d’émettre un avis scientifique ou même déontologique sur la prise de décision administrative de protection d’un "meuble" ou d'un immeuble en lui conférant un statut juridique et un label particulier, celui de « monument historique », en le « classant », pour faire court. Cela ne concerne pas seulement les bâtiments revêtant un intérêt particulier, mais aussi les objets (tableaux, sculptures, orfèvrerie, tapisseries…). N’en font pas partie les objets de musée, inventoriés comme tels et protégés par leur statut, en leur conférant par exemple l’inaliénabilité (même si l’on trouve parfois des objets classés MH dans les musées).

La première commission avait statué sur la fameuse « première liste » de 1840 faite de plus d’un millier de monuments répartis sur toute la France « pour lesquels des secours ont été demandés ». Beaucoup furent vus par Mérimée, écrivain et voyageur infatigable si l'on imagine les moyens de transport de l'époque. Dans cette liste la répartition par département nous parait étrange : ainsi un seul monument protégé dans le Tarn : l’abbaye de Gaillac.

Alors qu’on en trouve 17 dans l’Aube, comme la petite église de Bérulle.

Et quelques objets mobiliers, mais ô combien précieux comme la tapisserie de Bayeux

De 1082 "monuments" en 1840 (dont 934 édifices), nous en sommes maintenant à environ 300.000 immeubles et objets mobiliers protégés, tous passés depuis presque deux siècles devant cette commission, dont l’avis n’est d’ailleurs que consultatif. L’administration a en effet le pouvoir de ne pas aller dans le sens de la commission, ce qui est rarissime mais se produit parfois. Les œuvres classées peuvent être sublimes comme d'une qualité toute relative.

Vu le rythme auquel la commission était soumise, je compris vite pourquoi ce nombre était si élevé. Dans le programme de la journée, plusieurs régions présentaient leurs propositions de classement par la bouche du conservateur responsable, après validation préalable du dossier par l’Inspection générale. Le processus avait été long entre le projet de classement d'une oeuvre, comme une pièce d’orfèvrerie remarquable conservée dans la sacristie d’une petite église de campagne et sa présentation à la commission : demande du propriétaire (par exemple une collectivité), constitution de dossier avec argumentaire, passage en commission régionale, contrôle de l’inspection générale… L’objet à classer parvenait enfin à la commission supérieure parfois après plusieurs années. Les membres de la commission devaient se faire une opinion  en quelques instants après avoir eu droit à l’identification sommaire de l’objet ainsi que la projection de sa photo sur l’écran géant. 

Le déroulement était le suivant : après la présentation de l’objet la sommité en histoire de l’art spécialiste du domaine donnait son avis (ou non). Les autres personnes représentant différents corps de l’administration nationale ou régionale intervenaient alors mais assez peu,  comme moi. Cela n’empêchait pas quelques débats houleux, dans lesquels se percevaient des antagonismes  dont les raisons m’échappaient totalement. Mes rares interventions n’eurent lieu que lorsque pouvait se présenter un problème d’état de l’objet, de conditions de conservation… L’idéal aurait été que chaque objet ait été accompagné d’un constat d’état (fait par un spécialiste de la matérialité de l’objet, c’est-à-dire un restaurateur), ainsi que parfois d'une véritable critique d’authenticité. Ce n’était pas le cas (les choses ont généralement changé depuis). Puis le vote avait lieu, vote d’acquiescement le plus souvent à l’unanimité.

Les principaux moments incitant à la somnolence était ceux où des pièces d’orfèvrerie religieuse étaient présentées : on comprend la torpeur des membres de la commission au cours de  la présentation de collections entières de calices, ciboires, burettes ou ostensoirs…(En photo le trésor des églises à Dienville, Aube)) d’autant plus que (sauf exception) les objets quels qu’ils soient doivent être classés individuellement, non collectivement. Ils passaient donc à la queue-leu-leu sous nos yeux entrouverts. Pour ce domaine  il n’y avait en fait aucun débat, tout reposait sur l’avis de l’éminent spécialiste de la question qui parlait de la présence de tel ou tel poinçon correspondant à tel ou tel atelier de fabrication…. Tout le monde se rangeait évidemment à son avis.

Il en était presque de même pour quelques objets archéologiques (parfois informes,  mais bien sûr à protéger) ou pour les innombrables peintures religieuses au sujet souvent insipide mais dont le style et l’attribution pouvaient intéresser non seulement l’histoire de l’art mais aussi les propriétaires, tels les élus de  collectivité territoriale. En effet un classement, s’il donne des obligations de la part de l’Etat  et lui confère  autorité, peut être aussi source de subventions en cas de travaux de restauration ou autres.

De ce point de vue, j’étais assez perplexe : que l’Etat protège était une bonne chose, mais aurait-il vraiment les moyens d’assurer la bonne conservation de ces centaines de milliers d’objets et monuments, en ajoutant le cas particulier des orgues, dont l’entretien et la rénovation sont tellement coûteux ? Le tout récent et sympathique loto du patrimoine est peut-être une bonne chose, mais quelle est sa réelle portée ?

La commission se rangeait automatiquement derrière l’avis de l’expert. D’ailleurs, malheur à celui qui oserait s’opposer sur le fond  au puissant conservateur du Louvre ou à celui du musée d’Orsay ! Pour ce dernier, H. Herminette se faisait souvent représenter par la brillante et jeune L. Démacrons, très à l’aise dans cet exercice. L’avis sur les sculptures étaient donnés par J.-R. Gabosourit, du Louvre, concis et au jugement très sûr. Pour les peintures nous avions soit J.-P. Qzin, très aimable, ou alors son exact contraire, l’éructant J. Sotquard, à l’immense culture et à l’arrogance non moins grande, tout cela parce qu’il maîtrisait sans doute mieux que beaucoup d’autres l’histoire de la peinture sur quelques siècles.

 

Il était capable de retourner l'opinion de la commission en quelques phrases et de lui faire voter l'inverse de ce qui paraissait acquis quelques instants auparavant. J’eus une fois un échange véhément avec lui, non pour des questions strictement  liées à la commission, mais parce qu’il avait attaqué sur un ton méprisant le métier de restaurateur, parlant de sa « vénalité »… C’était pendant l’une des premières séances, J. Sotquard n’avait pas remarqué qu’un restaurateur se trouvait dans la salle.  Mon sang ne fit qu’un tour, je l’attaquai violemment sur cette appréciation indigne de sa part, et lui précisai qu’il était bien mal informé des conditions économiques de mon métier (qui n’ont fait qu’empirer depuis). Il resta coi, ne s’attendant pas à une réponse aussi vive de la part de quelqu’un de l’autre côté du  grand U formé par les tables de la commission (le côté moins "savant"). De plus, en raison de son rang au département des peintures du Louvre, de sa science et de sa forte personnalité , bien peu osaient  l’attaquer de front. Mais dans cet échange nous n’étions plus dans un rapport de compétence professionnelle, mais tout simplement de considération humaine. On entend parfois dire que quelques conservateurs du département des peintures du plus grand musée du monde sont naturellement suffisants et méprisants. Je suis évidemment très mal placé pour en juger.

Mais si cela est vrai, pourquoi donc des individus qui ont tout, un métier passionnant qui permet un contact permanent avec œuvres et chefs-d’œuvre ainsi qu'avec les spécialistes du monde entier, des responsabilités enviables, une rémunération correcte (venant du contribuable), une énorme considération, de nombreuses possibilités de recherche ou de création (exposition ou écriture), de fréquentes missions à l’étranger, pourquoi ces quelques rares personnes aiment elles instaurer en plus ces exécrables attitudes de domination, parfois de mépris ? 

Ce passage de 4 ans à la commission supérieure me fut d’une grande utilité pour comprendre les mécanismes de l’administration, à moi le travailleur indépendant œuvrant exclusivement sur les collections publiques ou protégées. J’appris autant sur sa lourdeur que sur le sérieux du travail des fonctionnaires (à tous les niveaux) soumis parfois durement aux procédures. J'y croisais des conservateurs des monuments historiques que j’allais revoir plus tard, sans y penser sur le moment (je travaillais alors surtout pour les musées). Cette constitution involontaire d’une forme de « réseau » était une des conséquences indirectes de ma présence, d’ailleurs bénévole contrairement à celle de tous les autres membres de la commission, fonctionnaires d’Etat ou de collectivités. L’administration n’avait bien sûr pas prévu de budget pour rémunérer les travailleurs indépendants qui pourraient y siéger. Mais j’avais suffisamment de commandes ailleurs pour pouvoir me le permettre. Enfin il m’avait été donné la possibilité de participer aux prises de décisions, d’être présent comme restaurateur et d’assurer ainsi une forme de représentativité de ma profession. Sur quatre ans j’avais peut-être perdu quelques jours de travail rémunéré mais j’avais beaucoup gagné par ailleurs. Chanceux que j’étais !

 

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23 janvier 2019 3 23 /01 /janvier /2019 15:34

 

1998 Beyrouth – La restauration du sarcophage d’Ahiram et un chat du même nom

J’ai oublié la plupart des noms, mais le souvenir des visages, des lieux, de mes émotions, reste intact.

Ma première mission ne  dura que quelques jours, . Une exposition sur le Liban était prévue  à la fin de l’année 1998 à l’Institut du Monde Arabe, le choix des œuvres avait été fait en amont par un comité scientifique franco-libanais. Mais dans quel état étaient ces œuvres ? Pouvaient elles voyager jusqu’à Paris, au besoin devaient elles être restaurées  pour le transport et l’exposition ? Pour certaines d'entre elles le Liban n’avait toujours de spécialiste pour répondre à ces questions.

Sollicité par le C2RMF (précisément par B. Bourgeois, en charge de l’archéologie) je débarquai donc un jour à Beyrouth, où, tel un VIP, on me balada d’abord sur les sites archéologiques de Tyr et Saïda, puis enfin au musée national pour observations de quelques pièces, dont le fameux sarcophage d’Ahiram.

 

Quelle était la situation politique et militaire du moment ? La guerre était-elle vraiment finie ? Cela faisait plus de huit ans que globalement les armes s’étaient tues. Je voyais pourtant partout sur les routes des soldats et des véhicules blindés, ne distinguant pas à quelle faction, quelle armée ils appartenaient. Je savais qu’il y avait là des palestiniens, le Hezbollah, l’armée syrienne, l’armée libanaise, sans doute encore des milices à droite à gauche.

Comme au Cambodge trois ans auparavant je n’avais pas à me soucier de ces choses-là : ma mission était précise, mes déplacements organisés. Beaucoup d’objets (en pierre ou non) devaient venir à Paris pour cette importante exposition : politiquement, ses organisateurs voulaient ainsi montrer le retour à la paix de ce pays tellement meurtri en exposant son dynamisme et sa richesse culturelle. C’était en quelque sorte l’aboutissement de plusieurs années de travail acharné de la part des libanais pour faire revivre leur pays et sa culture. La restauration du musée national et de ses collections qui avaient tant souffert du conflit en était un signe majeur.

Une pièce se distinguait dans ma liste : le sarcophage d’Ahiram, roi phénicien ayant vécu vers 1000 av. J.-C., conservé au musée national à Beyrouth.

Exhumé en 1922 de la nécropole royale de l'antique et fameuse Byblos (l'actuelle JBeil, francisé par les croisés en Gibelet ! ) ce sarcophage en pierre calcaire était devenu une œuvre emblématique pour le pays, principalement en raison de l’inscription gravée  sur un petit côté de la cuve et sur le grand côté du couvercle.

Cette inscription  utilise 21 des 22 caractères de l'alphabet phénicien. C’est un des exemples les plus anciens quasi-complet de cet alphabet, père de l'alphabet grec et prototype de tous les alphabets actuels.

Le texte phénicien, qui débute sur le petit côté droit de la cuve et continue sur le couvercle, au-dessus de la scène principale, se lit de droite à gauche comme suit :

- Sur la cuve, l’identification : Sarcophage qu'a fait Ithobaal, fils d'Ahiram, roi de Gbl, pour Ahiram, son père, comme sa demeure dans l'éternité.

- Sur le couvercle, l’imprécation : Et si un roi parmi les rois, gouverneurs parmi les gouverneurs, dresse le camp contre Gbl et déplace ce sarcophage, le sceptre de son pouvoir sera brisé, le trône de sa royauté se renversera et la paix régnera sur Gbl. Quant à lui, sa mémoire sera effacée de la bouche de l'Au-delà

 

On sait que ce genre d’imprécation était assez courant dans l’Antiquité mais n’empêchait  guère les pilleurs de piller, plus attirés par le gain du pillage qu’inquiets de la tournure des événements avant comme après leur mort. Mais tout de même, gare à moi ! Je n’étais ni roi ni gouverneur, ni pilleur, mais j’avais à faire déplacer ce sarcophage.

Concernant l’état du sarcophage, j’avais immédiatement  constaté que la cuve avait une cassure oblique qui parcourait deux de ses faces. Était-ce lié à la violence exercée par les voleurs au moment du pillage des tombes ou bien lors de l’extraction moderne hors du tombeau ?

Le sarcophage avait été trouvé par les pilleurs avec son couvercle encore sur la cuve. Ils l’avaient légèrement déplacé de sorte qu’on puisse se saisir des trésors que la cuve contenait (outre le corps du roi…). On avait donc beaucoup forcé sur la paroi, épaisse de 10 centimètres.

La découverte de la nécropole eut lieu le 16 février 1922, celle de la tombe de Toutankhamon et de ses trésors inestimables le 4 novembre de la même année. On comprend que  la découverte archéologique libanaise fut rapidement éclipsée par l’égyptienne.

Je fis mon rapport en préconisant, vu son état, de ne pas laisser voyager ce sarcophage à Paris, sauf à envisager une opération relativement lourde de consolidation et un transport extrêmement délicat donc très coûteux.

Mais « Les Autorités », elles, entendaient bien le faire transporter et l’exposer à Paris, quel qu’en soit le coût ! Le sarcophage avait (et a encore) une importance capitale aux yeux des libanais. Cette exceptionnelle inscription utilisant pour la première fois aussi distinctement l’alphabet phonétique avait été créée sur leur sol, d’où leur fierté.

On me demanda donc de faire la consolidation structurelle nécessaire. J’aurais aussi à effectuer l’analyse technique des offres concurrentielles qui seraient proposées par des transporteurs spécialisés, puis du suivi des opérations de manutention.

Il s’agissait enfin d’effectuer les travaux .habituels de restauration, tels un nettoyage et les observations d’usage concernant sa polychromie (j’en avais décelé des traces à la loupe frontale).

La restauration

Ma mission de diagnostic était finie. Quelques semaines plus tard commençait l’aventure de la restauration du sarcophage.

Me voilà reparti pour Beyrouth pour consolider cet objet bien massif, après avoir consolidé à Paris mes connaissances sur la Phénicie ancienne, la naissance de l’écriture alphabétique… Mon devis avait été accepté, qui comportait une phase complémentaire d’étude sur l’histoire matérielle de l’œuvre depuis sa création il y a 30 siècles : la nature de la pierre et son état, les techniques de façonnage antique, l’authenticité des traces de couleur. Je pouvais ainsi consacrer de longs moments à affiner mes connaissances sur l’objet, avant d’entamer la phase purement technique de traitement.

Quelle façade imposante, impressionnante, que celle du Musée National ! Je connaissais déjà les lieux, visités lors de ma première mission. Mais savoir que j’allais y travailler de nombreuses journées, m’en imprégner petit à petit, côtoyer longuement les personnes qui y travaillaient, étudier et restaurer l’œuvre si importante qui m’était confiée, tout cela m’impressionnait encore plus. Et m’excitait…

Couché comme Ahiram

Un jour au travail, alors que le musée était fermé, il me vint une idée plutôt loufoque, à la limite du sacrilège : ça fait quoi de se trouver allongé dans un sarcophage, non pas mort et entouré de bandelettes à coté de multiples objets indispensables pour l’au-delà, mais bien vivant ? Aucun membre du personnel ne traversait alors le musée. Le sarcophage lui-même, s’il était en plein milieu des imposantes salles du rez-de-Chaussée, était malgré tout abrité du regard par des paravents qui en faisait le tour. Mais de quel côté devais-je me coucher, pour être dans la situation du roi Ahiram ? J’optais sans conviction de mettre la tête du côté de la petite face où se trouve le début de l’inscription. Puis, en cas d'erreur, je me couchai (toujours sur le dos) dans l'autre sens. 

Assez ri, il fallait aussi travailler.

On connaissait donc les circonstances de la découverte, on avait des photos du transport de Jbeil-Byblos à Beyrouth. Rien dans les archives du musée ne mentionnait d'événement particulier lié à l’histoire de l’œuvre.  

L’origine de la pierre

Aucun travail d’identification scientifique n’avait été fait quant à l’origine de la pierre du sarcophage. On savait bien qu’une carrière antique se trouvait dans la montagne du Liban, à Tartij, à 30 km environ à l’est de Jbeil/Byblos. On se doutait depuis toujours que les sarcophages de la Nécropole en provenaient, quoique l’hypothèse de blocs arrivant d’on ne sait où par la côte n’était pas à exclure.

Je vis un prélèvement dans l’intérieur de la cuve (quelques grammes) et l’apportai à Annie Blanc, exceptionnelle connaisseuse des pierres calcaires  au Centre de Recherche des Monuments Historiques, qui m’avait déjà identifié la pierre de la Vierge Bulliot. Elle connaissait cette carrière ! Elle l’avait étudiée géologiquement et put ainsi me suggérer fortement que mon prélèvement en provenait. A ses yeux de scientifique, la similitude était évidente.

Lors de mon séjour suivant au Liban, je parlai de cette recherche à la conservation du musée et de mon souhait de me rendre à cette carrière : était-ce loin ? sûr ? Luxe inattendu, on mit spontanément à ma disposition voiture et chauffeur... … qui s’avéra être fort sympathique d’autant plus qu’il avait un cousin tenant un restaurant quelque part dans la montagne où on pourrait s’arrêter pour déjeuner au retour. Ce qu’on fit évidemment. Le cousin me proposa d’abord une chambre pour ma femme et moi si l’idée me prenait de revenir pour des vacances dans ce merveilleux pays, puis nous servit à déjeuner. Le repas fut fantastique, accompagné d’autant de verres d’arak que de mezzés. Le chauffeur allait sûrement zigzaguer sur le chemin du retour, je priais avec ferveur les dieux phéniciens que ses zigzags correspondent à ceux de la route, si nombreux pour la descente vers la mer.

 

L’intervention

Revenu au travail au musée, je continuai le travail classique d’examen du processus technique d’origine : traces d’outil antiques, façonnage et finition, qui montraient des capacités plutôt moyennes d’exécution (surtout en rapport avec les réalisations égyptiennes, qui n’étaient pas si loin en distance). L’analyse des prélèvements faits dans la carrière avaient depuis confirmé leur similitude avec celle de la pierre du sarcophage, pierre calcaire commune au grain moyen.

Les quelques traces de  polychromie étaient évidemment antiques : leur analyse scientifique le montra, mais aussi le bon sens : qui depuis la création du sarcophage vers l’an -1000 jusqu’en 1922 se serait amusé au fond d’une tombe à mettre quelques millimètres carrés de bleu au cuivre ou d’ocre jaune dans les fonds sculptés… Les tombeaux, espaces creusés dans la roche seulement accessibles par de profonds puits verticaux, avaient été comblés naturellement dès l’antiquité.

Quant à l’état général du sarcophage, il était bon, si l’on excepte la grande cassure oblique de la cuve et malheureusement la perte quasi-totale de la polychromie d’origine, qui pouvait avoir recouvert intégralement la pierre.

Le traitement fut assez long, mais simple : nettoyage de l’épiderme de la pierre sous loupe frontale à la fine brosse de nylon et à l’eau claire, concomitamment avec le refixage des traces de polychromie, puis  injection de résine de consolidation (époxy, à la fluidité choisie) dans la fissure par l’intérieur de la cuve ; enfin pose d’agrafes en inox en remplacement des vieilles agrafes en fer datant très certainement de la découverte de 1922. Le sarcophage pouvait alors partir, non sans quelque appréhension de ma part, dans la mesure où c’était moi qui avait permis par mon expertise et mes travaux le transport de ce joyau national à Paris malgré son état. Je n’avais plus qu’à espérer que ma restauration était suffisante et  que mes préconisations draconiennes vis-à-vis du bâti métallique de transport (avec vérins spéciaux et adaptés) avaient été correctement appliquées par le transporteur (Société Bovis)

Les gens

Avec la conservation les rapports furent toujours cordiaux, mais un peu lointains. Le Directeur des Antiquités du Liban passait bien de temps en temps, mais nos petites réunions d’information étaient surtout formelles. La confiance était totale.

Un atelier de restauration existait au musée national, avec à sa tête une restauratrice formée en France. En raison des dégâts subis par les collections pendant la guerre, cet atelier était plus équipé et le personnel plus formé pour le traitement des milliers de petits objets archéologiques que pour le traitement de certaines grandes œuvres en pierre.  C’est là que j’ai rencontré ces trois restauratrices qui m’ont permis par leur chaleureux accueil d’adoucir un peu la nostalgie des miens.

La plus âgée, mais encore bien jeune (entre 35 et 40 ans), chef de l’atelier, avait fait ses études en France, à Paris IV. Même si de mon côté j’avais suivi une autre filière, nous avions donc des connaissances communes, des réflexes communs, une méthodologie éprouvée commune. Cela m’arrangeait bien.

La suivante en âge (peut-être 30 ans), plus technicienne, avait grandement participé à la remise en valeur des œuvres pondéreuses en pierre laissées sur place pendant la guerre civile, mais très bien abritées des balles et obus sous des sarcophages en béton. Elle avait un grand sens pratique, était curieuse de tout.

La plus jeune était fort jolie, d’après mes souvenirs, même si paradoxalement je me souviens moins bien de son visage que des deux autres. Je crois me rappeler qu’elle envisageait de venir en France où elle avait de la famille, comme tant de libanais (surtout dans la communauté maronite).

C’était un bonheur pour moi de venir travailler au musée, sachant que j’en croiserais vraisemblablement une durant ma journée, qui me proposerait évidemment d’aller prendre le thé dans leur local… Car en ce qui me concerne, je travaillais en solitaire jour après jour, en plein milieu des salles, au milieu de la foule des visiteurs, même si j’étais protégé des  regards par de grands paravents.

Bref, j’étais seul (et un peu triste) du soir au matin à l’hôtel Alexandre, mais choyé du matin au soir au musée.

Je fus invité un soir chez la responsable de l’atelier, à son domicile, avec les deux autres restauratrices : grand repas comme on sait faire là-bas, très sympathique, avec en fin de soirée quelques petites bouffées de narguilé… que je refusais poliment, j’avais arrêté de fumer quelque temps auparavant. Elles étaient de leur côté visiblement habituées !  Délicieux souvenir que ce moment, plein de gentillesse et de rires. C’était dans les grands immeubles assez bourgeois non loin de la corniche donnant sur la mer (vers la rue Paris). J’étais surpris de cette facilité de contact entre moi, homme plus âgé, européen, et elles bien plus jeunes et jouissant d’une assez grande liberté individuelle. Je possédais évidemment des idées préconçues sur la féminité orientale, comment y échapper ? Quelques jours plus tard, avec l’une d’entre elles (laquelle ?) nous avons parlé un peu plus confidentiellement : elles étaient issues de trois confessions différentes (au Liban ce n’est guère étonnant), l’une maronite, l’autre druze, la troisième sunnite. Elles étaient fières de leur entente professionnelle et du respect mutuel qui les habitaient.

 

Comme un chef d’état

Comble de précautions, le vol de l’avion transportant le sarcophage vers Paris ne fut pas  habituel : afin de ne pas créer de pressions sur les parois de la cuve par un angle de décollage trop élevé, celui-ci fut diminué, ce qui modifia quelque temps les plans de vols du trafic habituel passager, cela pour assurer à ce trésor national la plus grande des sécurités.

Arrivé à Paris quelques jours avant le reste des œuvres de l’exposition, le sarcophage trôna seul dans ces grands espaces modernes, vision surréaliste pour moi qui avait vu à Byblos la tombe où il était resté 30 siècles.

Et le gros chat, dans tout ça ?

Pendant l’un de mes séjours au Liban, ma fille aînée alors adolescente ramena d’autorité un chaton à la maison. La famille l’appela naturellement Ahiram, sans trop me demander mon avis !  Mais on savait que j’aimais le nom de ce roitelet phénicien lié à une de mes belles aventures professionnelles. Ce fut donc aussi le nom d’un chat bien dorloté, en dépit de ses exigences parfois rudes et de son intelligence plutôt faible.

 

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10 janvier 2019 4 10 /01 /janvier /2019 16:49

1995 Phnom Penh et Angkor, une mission au Cambodge

 

Nous avions rendez-vous dans la salle de transit de l’aéroport de Bangkok. Gaël venait de Rome, Ian d’Australie, moi de Paris.

Sur le tarmac, à l'arrivée, je fus surpris par la forte chaleur sortant du réacteur encore activé, légèrement bruyant. Je dus faire quelques pas pour m’apercevoir que cette chaleur moite accompagnée d’un léger souffle brûlant ne venait pas de l’avion mais du climat local. Mon ignorance me fit sourire intérieurement. C’était donc ça la chaleur des tropiques !

Le temps d’attente fut assez long, de nombreuses heures, jusqu’à ce que les trois membres de la mission internationale mandatée par l’UNESCO fussent enfin réunis. Nous ne nous connaissions pas, mais avons rapidement sympathisé. Ian ne parlait presque pas français, je parlais bien mal anglais, mais Gaël le polyglotte et responsable de la mission nous faisait la traduction si nécessaire.

Entre Bangkok et Phnom Penh le vol ne fut pas long, une heure tout au plus. Un chauffeur nous attendait au petit aéroport, ainsi que la correspondante de l’UNESCO pour ce pays. Je comprenais petit à petit que notre mission était tout autant diplomatique que technique, que notre présence  était due aussi à une demande politique. Nous avions d’ailleurs à rencontrer le ministre de la Culture dès le lendemain après-midi…

Nous étions logés dans un hôtel de bon standing, avec climatisation, service souriant et impeccable et… pas plus d’un ou deux énormes cafards par nuit dans le bac de douche.

De toute façon, toute exigence de confort occidental aurait été indécente, après tous les événements dramatiques qu’avaient vécu récemment les cambodgiens.

Le pays était plus qu’exsangue après une trentaine d’années de guerres, civiles ou non : des gigantesques bombardements américains à la fin de la guerre du Vietnam jusqu’à l’atroce génocide et la mainmise du pays pendant quelques années par les khmers rouges, suivie d’une longue occupation par l’armée vietnamienne. En 1995 quelques poches de résistance de khmers rouges subsistaient dans l’arrière- pays, à la frontière avec la Thaïlande, mais la capitale était sûre, de même que les sites d’Angkor, déminés, où nous devions également nous rendre pour notre mission.

Gaël de Guichen, chimiste de formation, travaillait à l’ICCROM (Centre international d'études
pour la conservation et la restauration des biens culturels)
où il était responsable de la section musées.

Une grande partie de son travail consistait alors dans le soutien aux musées africains en plein essor. Sa personnalité extrêmement sympathique, son discours libre de ton fait parfois de provocation maîtrisée, son efficacité professionnelle en avaient fait une figure internationalement admirée. Gaël dirigeait donc notre mission UNESCO au Cambodge, qui consistait essentiellement en une évaluation de la situation du musée national de Phnom Penh et de ses collections. Les conditions de travail allaient être particulières : les fortes pluies tombées la veille avaient inondé le musée, et une partie de nos observations se fit les pieds dans l’eau (pieds nus, sans bottes bien sûr).

Ian Mc Leod, chimiste lui aussi,  venait du Western Australian Museum de Perth où il allait faire carrière pendant près de 40 ans… Il était reconnu comme spécialiste international de la corrosion des biens culturels métalliques et de leur préservation.

Quant à moi, je venais pour la collection de sculptures en pierre (surtout en grès, de la grauwacke précisément). Ce n’était pas une mince affaire que d’avoir à faire l’évaluation de l’état de plusieurs centaines  d’objets en une semaine, d’en faire la  synthèse et de la compléter par des données générales pour la création d’un atelier de restauration. Les conseils et l’expérience de Gaël de Guichen firent plus que me servir pour élaborer la méthode, que je n’eus plus qu’à appliquer techniquement à mon domaine.

Le musée était ouvert en permanence et gratuit. Les collections de sculptures étaient essentiellement composées d’œuvres religieuses provenant du panthéon hindou mais aussi bouddhique. Imaginerait-on en occident des visiteurs s’agenouillant devant un Christ en croix (sculpté ou peint) en plein musée, et faire ses dévotions ? C’était le cas à Phnom Penh : les rares visiteurs d’alors étaient plus des fidèles qui posaient des bougies au pied des statues dans les salles, leur faisaient des attouchements de dévotion, priaient en silence ou marmonnaient d’interminables incantations… Comme si nous étions à l’intérieur d’un temple. Que ces statues de divinités soient mutilées, fragmentées ou non, cela n’avait guère d’importance m’a-t-on dit. Curieusement cette pratique religieuse qui perdurait jusque dans un musée me touchait, moi le mécréant invétéré, l’athée convaincu. J’étais en pleine contradiction mais finalement heureux de voir cette statuaire vivre de sa première raison d’être, face à la sincérité des fidèles.

Les sculptures étaient surtout œuvres d’art pour nous occidentaux, elles étaient donc représentations de divinités pour d’autres, mais elles étaient aussi en concurrence territoriale avec une autre population, celle d’environ deux millions (chiffre scientifiquement établi) de chauve-souris logeant le jour dans les combles du musée, volant la nuit autour des dieux et déesses, avec un nombre certainement supérieur de puces et tiques associées. Il n’y a pas de porte entre les salles et les cours intérieures au musée national. Mais l’espèce de chauves-souris était protégée tout autant que celle de ces sculptures, d’où conflit ! J’appris plus tard que la Culture l’avait emporté sur la Nature, que les dieux étaient restés en place et les mammifères volants définitivement relogés ailleurs, avec leurs déjections.

Quelques années après cette mission eut lieu une exposition sur l’art khmer au musée Guimet, à Paris. Je fis quelques restaurations d’œuvres du musée à cette occasion, dont la magnifique tête de Jayavarman VII, dernier grand roi khmer, dernier bâtisseur de ces merveilleux temples construits à la même époque que celle où nos cathédrales commençaient à s’élancer dans le ciel chrétien.

Pour l’occasion quelques sculptures avaient fait le voyage de Phnom Penh, sculptures que je reconnus. Elles avaient été intégralement nettoyées, de leurs marques de dévotion entre autres. Rendues propres suivant le goût occidental, il est possible qu’elles aient ainsi perdu une bonne partie de leur âme.

Notre mission UNESCO ne pouvait pas ne pas se rendre sur le site d’Angkor et de ceux d’autres temples en cours de restauration.

Le transfert de notre petite équipe se fit dans un minuscule avion de tourisme, qui survola le fameux Tonlé Sap et la campagne environnante. Je voyais du dessus cet immense lac semblable à la panse des ruminants, se remplissant et se vidant par la même rivière qui l’alimentait ou qu’il alimentait, c’est selon, suivant les moussons et le niveau d’eau du Mékong.

La région était plate, bien plus plate que le plat pays de Jacques Brel, et d’une rare monotonie.

Le dépôt de sculptures de Siem Reap, près d’Angkor, était impressionnant, tout autant que les temples. Nous fimes tout au pas de charge tout en échangeant professionnellement, merveilleusement guidés par des membres de l’Ecole Française d’Extrême Orient : architectes-restaurateurs, historiens de l’art….

Tout y passa ou presque : Angkor Vat, Angkor Thom,Ta Phrom, la terrasse du roi lépreux, celle des éléphants… en croisant parfois au milieu des temples en ruine et de la végétation quelques rassemblements religieux, au cérémonial tellement différent de ceux ayant (encore) cours dans les églises chrétiennes !

         

 

C’était fascinant par la quantité de monuments sur ces sites ainsi que leur état de délabrement, avec la puissance inexorable de la jungle reprenant ses droits.

Les plus délabrés des temples n’étaient pas les plus vieux. C’était ceux de la fin de la période des grands rois khmers, dont on s’apercevait très vite qu’ils avaient été construits avec hâte, dans une sorte de frénésie architecturale. De plus, ignorant le principe de la voûte, les bâtisseurs khmers posaient leurs pierres comme les enfants des kaplas, avec le système de simple encorbellement, qui n’assure pas la maîtrise de la direction des poussées dues aux charges des masses supérieures dans la construction.

 

Mais mon plus fort souvenir fut celui du sourire des gens, de la population ordinaire, celle des rues de Phnom Penh comme celle des sentiers de la jungle entourant les temples, sourire serein accompagné d’un regard plein de bienveillance. Sourires de tous, peut-être plus encore des pauvres et de tant d’autres personnes devenus handicapées suite aux explosions de mines, malheureux enfants ou adultes que l’on croisait partout. Ce doux sourire khmer n’était donc pas qu’un poncif littéraire.

Après les accords de Genève (1954) mettant fin à la première guerre du Vietnam, mon père était allé deux ans à ne rien faire ou presque au Vietnam ; il faisait partie des officiers observateurs du respect de ces accords. Il nous a avoué honnêtement qu’il s’y était bien plus ennuyé que durant les camps de prisonniers pendant la deuxième guerre mondiale, qu’il fréquenta pourtant de juin 1940 à mai 1945… Son meilleur souvenir indochinois avait été la visite d’Angkor, qu’il avait pu faire rapidement lors d’une permission. Les quelques récits qu’il en avait fait m’avaient marqué, évidemment. Mon séjour prenait donc une saveur toute particulière.

Ma mission avait duré seulement une semaine. 23 ans après je me souviens de tout, de ce sourire khmer comme des énormes et délicieuses cuisses de grenouille figurant en permanence sur les cartes des restaurants. J’y ai plus goûté que les cancrelats grillés sur des braseros de fortune aux coins des rues, à déguster immédiatement en cas de petite faim (comme pour nous les marrons chauds en hiver). Je me souviens aussi, une fois la nuit tombée, de la ronde incessante des vélos et mobylettes avec des familles entières installées sur les guidons et portes-bagages, simplement pour faire un petit tour de ville, comme ça, une petite promenade du soir sous les tropiques, le long du grand fleuve Mékong.

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13 décembre 2018 4 13 /12 /décembre /2018 21:15

Femmes, hommes et dieux de marbre.

 

 

C’était tout l’inverse du charme indéniable des dédales du musée Rolin d’Autun.

Une fois quitté le métro, la rue de Rivoli et sa circulation, je devais d’abord passer par l’entrée du personnel, présenter ma carte provisoire (car je ne faisais pas partie du personnel du musée) qu’on m’avait fourni le temps de mes interventions. Il fallait ensuite prendre des ascenseurs, suivre de longs couloirs puis la voie de circulation intérieure, dans le béton et sous les néons. J’attendais enfin la personne du département des Antiquités Grecques Etrusques et Romaines (AGER) du musée avec qui j’avais rendez-vous.

J’étais dans les sous-sols de la Ville-Louvre.

J’allais alors soit dans les réserves nouvellement construites pour les petits objets, soit directement dans les salles où étaient restées les œuvres trop lourdes pour être stockées en réserve.

 

La période professionnelle que je traversais était incroyablement riche. Mon temps était alors partagé entre des restaurations en province, surtout sur des œuvres XIXème, en plâtre, pierre ou marbre

et  des sculptures médiévales comme la  Vierge Bulliot du musée Rolin

Mais je travaillais aussi à Paris, utilisant  la troisième corde de mon arc : la restauration de marbres antiques. Les AGER m’avait effectivement sollicité peu de temps après mon retour d’Italie.

J’avais surtout eu à restaurer des œuvres préhelléniques et archaïques, mythiques, celles dont l’image est connue de tous comme les très anciennes figurines cycladiques ou des sculptures moins anciennes tels les Kouroi, datées des VI- VIIème siècles avant J.-C.. Ces statues à la fois statiques et dynamiques ne seraient d’ailleurs ni des dieux ni des portraits, mais de simples représentations symboliques de la masculinité.

 

J’étais familier de ce monde antique, par mon enfance d’abord et une scolarité très « classique » : 8 ans de latin, 3 ans de grec,  au milieu d’une fratrie passionnée d’Antiquité gréco-romaine. A cinq ans, petit singe savant, mes frères et sœurs aînés pour s'amuser m’avaient appris l’alphabet grec que je récitais d’une traite en moins de 5 secondes…

Mais c’est  lors de mon séjour à Rome à la fin de mes études de restaurateur, au contact de restaurateurs italiens mais aussi par la visite assidue des sites et des musées romains, que je pus ajouter ce domaine à mes autres expériences.

Le contexte humain était lui aussi très agréable, par l’échange que j’avais avec les conservateurs respectueux du travail de restaurateur, comme A. Πασκιε ou F. Γωθιε.    

 

Une problématique

 

Élève-restaurateur, ce fut  avec la fameuse « tête Laborde » du Parthénon qu’A. Πασκιε nous permit d’aborder une des principales problématiques en conservation-restauration, celle de la conservation ou non des rajouts non authentiques, qu’ils soient en plâtre ou en marbre.

Tant de politiques différentes avaient été adoptées depuis la découverte de ces sculptures antiques, à partir de la fin du Moyen Age !  

Pendant plusieurs siècles on fit d’abord des compléments en marbre des parties manquantes, soit en les recréant, soit en utilisant des parties d’autres sculptures. On connait cependant l’exemple célèbre de Michel Ange qui aurait refusé de compléter le torse du Belvédère (Vatican), se trouvant indigne de le restaurer en raison de sa qualité sculpturale. Ce fut pour les mêmes raisons que Canova refusa d’intervenir sur  les marbres du Parthénon rapportés par Lord Elgin et actuellement au British Museum.

Avec l’apparition de la notion de patrimoine et l’importance nouvelle de celle d’authenticité cette pratique disparut petit à petit, d’autant plus qu’il fallait retailler partiellement l’original pour pouvoir adapter le complément moderne. Trouvée deux siècles plus tôt avant sa découverte en 1820 la Vénus de Milo aurait été rapidement dotée de nouveaux bras qui auraient bien sûr été conservés. Ils feraient irréversiblement partie de l’œuvre comme les bras rajoutés par Girardon en 1684 sur la Vénus d’Arles (découverte en 1651), superbement restaurée par un collègue, A. Pontabeauce.  

Avec ses bras la Vénus de Milo serait sans doute devenue moins célèbre, car moins mystérieuse, outre son indéniable beauté.

 

On continua au cours du XIXème siècle (et même XXème) à faire quelques petits compléments en plâtre sur les marbres. Le concours d’intégration dans la fonction publique pour le poste de « marbrier » du Louvre comportait encore dans les années 1980 une épreuve de modelage d’un nez de statue antique !!! Mais c’était plus pour éprouver l’habileté des candidats.

Ces différentes reconstitutions en plâtre n’étaient pas toujours de la meilleure qualité, et se salissaient différemment du marbre avec le temps. On décida finalement de tous les supprimer dans les années 1970, sauf ceux pouvant avoir un caractère historique comme celui de la tête Laborde.

On maintint par contre toutes les reconstitutions en marbre, donc plus anciennes, mais tout aussi  fausses d’un point de vue archéologique. Il faut dire que, s’il fallait dégager toutes ces reconstitutions, on trouverait dans les salles actuelles nombre de  moignons et sculptures mutilées - quand celles-ci ne s’écrouleraient pas dans le cas de suppression de jambes ou bases non antiques, comme pour le Diadumène ou cette autre sculpture

Ces bustes, placés dans l'exposition actuelle « Un rêve d’Italie », n’auraient plus de nez, car 4 au moins sont modernes.

 

La tête Laborde ou la vie des œuvres

 

En 1982, pendant son cours (avec seulement 5 élèves-restaurateurs, quels privilégiés nous étions !), le conservateur A. Πασκιε nous avait présenté la "tête Laborde" avec nez, bouche et menton en plâtre comme un exemple révélateur des difficultés de décision 

Historiquement, on la trouve en place avec son corps sur le fronton du Parthénon, jusqu’à la  canonnade des vénitiens en 1687 sur le fameux temple.  Mutilée comme beaucoup d’autres sculptures, elle fut récupérée par un riche Vénitien qui l’encastra dans un mur de sa demeure. En raison de la destruction de cette maison, la tête passa alors de mains en mains pour arriver chez un sculpteur restaurateur, Gaetano Ferrari, qui refit en plâtre la partie du  visage manquante.

 

Un antiquaire allemand, Weber, acheta la tête en 1820, puis la vendit en 1844 à Léon de Laborde, membre de l’Académie des Inscriptions et belles lettres. Elle fut enfin acquise par le Louvre en 1928.

On ne sait pas d’où vient la légende comme quoi ce fut le célèbre sculpteur Simart (célèbre pour ceux qui le connaissent) qui refit la reconstitution en plâtre de la face. En 1982 les nez en plâtre des antiques du Louvre avaient sauté, sauf celui-là. C’était pour moi le parfait exemple de non-dérestauration...

En 1997 parut un article d’A. Πασκιε sur la politique de restauration des marbres antiques du Louvre, citant la tête Laborde (parmi bien d’autres exemples) :  « Nous avons également préservé le profil bien froid que Simart a moulé pour la tête Laborde. Supporterait-on maintenant la faille qu’on sait ouverte au milieu de ce dernier visage ? » C’était donc la version officielle du maintien en l’état, mais les questions continuaient à se poser face à ce nez bien trop grec.

Effectivement, en 2007 parut un autre article d’A. Πασκιε (envers lequel j’ai d’ailleurs beaucoup  de reconnaissance), précisément sur cette tête et la nouvelle dérestauration qui avait été faite, le conservateur ayant présenté l’exact opposé de l’article précédent, en raison du fait que la recherche avait montré que l’intervention de Simart n’avait été qu’une légende !  La prothèse, jusqu’alors protégée par le nom du célèbre sculpteur, pouvait dès lors être supprimée. En 10 ans les yeux s’étaient donc « habitués aux formes interrompues des corps en morceaux ». et pouvaient enfin « supporter la faille qu’on sait ouverte au milieu de ce dernier visage »….

Ah !  Que le métier de conservateur est difficile !

 

Des petites chéries

 

Les moments les plus émouvants pour moi furent ceux pendant lesquels j’eus à travailler sur quelques petites figurines cycladiques, datant  des années -3000 à -2500 environ.

 

Que représentaient-elles ? Les archéologues autant que les historiens de l’art sont encore bien incapables de le définir avec certitude. On y a  vu des idoles (c’était leur première appellation) plus précisément des objets de culte à usage rituel, mais cela n’est confirmé par aucune preuve archéologique. On y a vu des images de la mort (car toujours trouvées dans des tombes), on y a vu des poupées pour enfants (mais certaines sont bien grandes). Ou alors s’agissait-il de représentations d’une déesse-mère dans la tradition de celles du Néolithique, qui n'était pas si loin ?

Idoles « violons » ou véritables représentations féminines, leurs formes épurées et très stylisées ne pouvaient qu’intéresser les artistes modernes, à partir du début du XXème siècle. C'est peut-être en partie pour cela qu'elles nous sont familières. Comme restaurateur, le travail était simple : nettoyage (ou simple bichonnage), et reprise de quelques collages ayant mal vécu. Le travail d’observations était bien plus passionnant, quand on sait que ces petits objets ont été vraisemblablement peints, et que l’on cherche bien sûr à déceler le moindre indice de couleur antique. D’un point de vue technique, on sait qu’elles ont été fabriquées à partir d’obsidienne pour la taille (mais suivant quel processus ?) et d’abrasif véhiculé de plusieurs façons pour les finitions polies.

 

On sait aussi que ces figurines pouvaient avoir été enfouies cassées avec des signes évidents de réparation, ce qui implique que l’objet avait une valeur pour le défunt pendant sa vie, qu’il s’était attaché à elle en particulier.

Comme le peintre du XVème siècle qui était sollicité pour repeindre et mettre au goût du jour une sculpture plus ancienne, comme le sculpteur du XVIIème qui pouvait compléter en marbre un antique mutilé, il est bien possible que ce soit le fabricant de ces statuettes ou son successeur qui ait eu aussi à les restaurer, il y a 45 ou 50 siècles.

Vu leur succès moderne, la cote de ces statuettes ne pouvaient que susciter des vocations de faussaires, surtout qu’il n’est guère difficile de les imiter, patine des siècles comprise. On sait donc que parmi toutes les statuettes connues, un certain nombre d’entre elles sont des faux. Il n’est pas toujours facile de dire lesquelles. Mais si l’on trouve un faux, que l’on ne s’avise pas (surtout auprès des collectionneurs) de le dire trop fort ! Le restaurateur de  collections publiques doit par contre faire part de ses remarques au conservateur, qui en tirera les conséquences pour les présentations en salle de pièces incontestablement authentiques, et laisser les faux en réserve, s’il y en a.

Le hasard fit que j’eus à restaurer une de ces figurines (de collection privée, mais authentique) il y a quelques années, pour une exposition à Vézelay (complétant la collection Zervos) scientifiquement suivie par la très savante A. Kωβη. L’émotion fut grande de retrouver un ces tout petits objets, dont la manipulation demande tant de délicatesse !

 

« Toutes des connasses »

 

Kατε δε Κηρσωζον  arrive enfin ! J’avais prévenu de mon arrivée et ne l’avais en fait pas attendue pour me mettre au travail. Nous avions convenu d’un rendez-vous en milieu de matinée pour regarder d’un peu plus près l’avancement de mon travail sur le relief de l’ « Ara Pacis », provenant du célèbre monument romain à la gloire de l’empereur Auguste.

C’était un vrai bonheur que ces petites réunions en duo dans ces réserves étranges où, par souci naturel de simplicité de classement les hommes (souvent des dieux) étaient d’un côté de l’allée centrale et les femmes (souvent des déesses) de l’autre, placés pour se regarder mutuellement. Quand je dis les hommes ou les femmes, il faudrait plutôt dire les hybrides d’hommes ou de femmes, tellement ces restes de statues de marbre mutilées avaient été transformés, repris, modifiés par des rajouts ou des retailles…. Un corps d’Hercule avec une tête d’Apollon, une tête de Venus avec un corps de Junon ou l’inverse… De la statuaire en général médiocre, les œuvres les plus belles et représentatives étant en salle, évidemment. Oui, vraiment, le phantasme des réserves des musées ne contenant que des chefs d’œuvre volontairement cachés n’est bien qu’un phantasme.

Dans les sous-sols de la Ville-Louvre cette allée d’anciens dieux et déesses est longue, longue, Kατε δε Κηρσωζον  met un temps infini à arriver, de son pas lent et digne. J’avais appris qu’elle était malade, de la pire des maladies, celle de l’esprit. Par contre, elle n’avait rien perdu de son langage presque trop châtié et de sa courtoisie naturelle. Elle était la seule personne que j’ai connue employant facilement le plus-que-parfait du subjonctif au milieu de conversations banales… Décharnée mais distinguée comme toujours, elle me sert la main et avant même le simple bonjour me dit, d’une élocution très articulée et lente, tout à trac : « toutes des connasses ! » sort-elle.

Contraste absolu entre la vulgarité de l’expression et la distinction de la personne.  Cela faisait grec, rimait un peu avec Leonidas ou Epaminondas, mais tout de même ! De qui parle-t-elle ? Je mets quelques secondes à comprendre : elle sort d’une réunion de la conservation de son département et parle de ses collègues !

Ambiance…

Oui, vraiment, le métier de conservateur n’est pas facile !

Kατε δε Κηρσωζον  n’est plus depuis  de longues années maintenant, la nouvelle de son décès m’a beaucoup attristé. Sa maladie l’a emportée. Cette grande spécialiste du portrait romain au réalisme fascinant n’a pas résisté à son extrême anorexie et à sa schizophrénie.

 

Le départ

 

En 1997 la collection de sculptures gréco-romaines changea de conservateur qui, pour des raisons qui lui étaient propres mais inconnues des restaurateurs, décida de changer radicalement la gestion des restaurations. Il décida ainsi d’arrêter de travailler avec les restaurateurs habituels. Je trouvais plutôt dommage que ne soient plus sollicités (au moins par mise en concurrence) des professionnels ayant acquis une certaine expérience. Personnellement ce n’était pas tant d’un point de vue économique que cela m’attristait (quoique),  c'était surtout parce que je vivais  la fin d’une proximité avec une collection que j’aimais, la fin d'un travail avec des personnes que j'appréciais. J’avais fait l’acquisition personnelle d’ouvrages, de catalogues, la problématique des restaurations des marbres antiques m’était devenue familière. Tout ce petit capital ne me servait plus à rien. Je fus un peu consolé quand j’appris qui furent les « nouveaux » restaurateurs sollicités, professionnels que j’estimais.

 

Que sont devenues les œuvres ?

Tout d’abord merci au restaurateur (un peu aussi faussaire ?)  Enrico Pennelli (1832-1890) pour m’avoir donné l’idée de transcrire en grec les noms des conservateurs.

Figurines cycladiques

Les plus belles pièces de la collection se trouvent dans la salle de la Grèce préhellénique et archaïque du Louvre, elles sont magnifiquement présentées.

La tête Laborde

Elle bénéficie d’une remarquable présentation dans la salle de Diane (salle des marbres du Parthénon).

On trouvera tous les détails vis-à-vis de la problématique de sa restauration dans :

Pasquier Alain. À propos de la restauration des marbres antiques du Louvre. In: Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 141ᵉ année, N. 1, 1997. pp. 129-143. (précisément p. 141) : https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1997_num_141_1_15712

Pasquier Alain. La « tête Laborde » rendue à elle-même. In: Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 151ᵉ année, N. 1, 2007. pp. 125-140. https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_2007_num_151_1_92173

Ara Pacis

On peut voir le relief, particulièrement bien éclairé, au début de l’actuelle exposition sur la collection Campana « Un rêve d’Italie ».

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6 décembre 2018 4 06 /12 /décembre /2018 17:55

De la couleur !  Ah quel bonheur !

 

 

Comme le pèlerin qui vient faire le tour du tombeau de saint Lazare, il faut d’abord monter sur la colline, celle sur laquelle se trouve la cathédrale qu'on voit de partout.

Dans la pentue rue des Bancs, juste avant d’arriver sur la petite place dominée par le grand édifice, on doit pénétrer dans la cour d’un vieil hôtel particulier, là où est indiqué « Musée Rolin ». Au fond et à droite de cette petite cour il faut alors gravir un escalier assez raide pour pénétrer dans le musée. Si vous êtes visiteur vous payez votre entrée pour pouvoir accéder aux salles. Si vous êtes restaurateur vous ne payez rien puisque vous vous rendez dans votre lieu de travail.

Dans la salle accueillant le public, prendre à gauche. On se faufile alors à travers les toutes petites salles d’archéologie remplies de marbres, de mosaïques et d’objets antiques de toutes sortes. Les conservateurs ont vraiment bien du mérite d’organiser la présentation de ce type de collections dans des espaces aussi exigus et qui n’ont jamais été faits pour ça.

Après vous être égaré une première fois, vous poursuivez votre chemin soit pour découvrir la suite des collections si vous êtes un visiteur, soit pour rêver et traîner si vous êtes restaurateur. Il faut alors passer par l’extérieur, mais de l’autre côté du bâtiment. En franchissant la porte qui permet de sortir on croit  se trouver bloqué car moins de deux mètres devant soi se trouve un haut mur tout nu, celui qui délimite l’ancienne prison.

Mais non, on peut poursuivre ! Ou à droite pour aller aux toilettes (pour le visiteur comme pour le restaurateur), ou à gauche en empruntant un escalier de quelques marches qui vous permet de descendre dans la cour intérieure d’un autre hôtel particulier.

Avant de vous installer sur un banc à l’ombre, sous le bel arbre planté au milieu de la cour, et de bavarder quelque peu si vous êtes avec des amis ou en famille (ou de contempler en silence ce bel endroit si vous êtes restaurateur) vous passez d’abord sous le buste en bronze de Jacques-Gabriel Bulliot (1817-1902), négociant en vin.

Que Bulliot ait été en rapport avec la viticulture, personne ou presque ne le sait. On connait surtout l’individu comme célèbre érudit et membre de la Société Eduenne des lettres, sciences et arts constituée à Autun en 1836. Son principal mérite est d’avoir découvert le site gaulois de Bibracte qu'il localisa au Mont Beuvray (Saône-et-Loire), ce qui n’est pas rien.

Il est connu aussi pour la dénomination d’une célèbre sculpture, une Vierge à l’Enfant que tout le monde appelle « Vierge Bulliot », et qui se trouve dans le parcours du musée.

Mais vous êtes venu pour visiter ou pour travailler, c’est selon, et non pour vous prélasser sous le regard bienveillant de Bulliot.

Il faut donc repartir et, si l’on veut suivre correctement  le circuit de visite, passer par les salles médiévales consacrées à la cathédrale auxquelles on accède directement par la cour. On y verra évidemment la fascinante, ondulante et mystérieuse Eve, qu’on attribue par des tours de passe-passe d’histoire de l’art au fameux Gislebertus qui aurait fait ou plutôt aurait fait faire le tympan sculpté de la façade ouest.

 

Après avoir médité sur Eve, la pomme, le diable et le pauvre Adam (qui faisait le pendant à Eve mais dont la sculpture est perdue depuis bien longtemps), le visiteur ressort dans la cour. Puis, s’il veut voir les chefs d’œuvre du haut, il doit passer par une autre porte qui donne d’abord sur des salles d’expositions temporaires remplies d’œuvres d’art contemporain au goût parfois douteux. Le restaurateur, lui, qui a fini par se décider à aller travailler, évite le goût douteux car il connaît l’escalier interdit au public ce qui lui permet d’aller directement aux niveaux supérieurs.

Encore quelques dédales à travers de petites ou moyennes salles, puis quelques escaliers droits ou en colimaçon, le visiteur arrive enfin dans la pièce où se trouvent deux autres œuvres emblématiques du musée en plus d’Eve : la Nativité du Maître de Moulins

 

 

et la Vierge Bulliot, sur laquelle le restaurateur s’est enfin mis au travail avec son scalpel et sa loupe binoculaire.

Cela fait plusieurs années que le restaurateur travaille en petits pointillés sur cette Vierge, suivant la fluctuation des budgets municipaux, avec souvent d’assez longs arrêts. Après en avoir fait l’étude matérielle puis l’étude de sa précieuse polychromie avec le non moins précieux concours du C2RMF (Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France) pour les analyses, on lui a demandé d’en faire la restauration. Il faut dire qu'elle est bien sale, et peu à son avantage.

Internet n’existait pas au début de la restauration. Les informations sur l’historique de la sculpture se trouvaient dans le dossier d’œuvre, non dans Wikipedia. Mais désormais on peut y lire :

Cette Vierge à l’Enfant, en pierre calcaire polychromée, provient de l’église autunoise Notre-Dame du Châtel. Elle pourrait avoir orné l’autel de la chapelle Saint-Sébastien, édifiée en 1428 par Nicolas Rolin (1376-1462), chancelier de Bourgogne. Épargnée lors de la démolition de l’édifice en 1793, elle est déplacée à plusieurs reprises avant d’échoir, dans la seconde moitié du XIXe siècle, à Jacques-Gabriel Bulliot (1817-1902), membre de la société Éduenne. En 1954, cette société savante, l’une des plus anciennes de France, la cède au musée Rolin où elle est exposée depuis. Attribuée à Claus de Werve (connu entre 1396 et 1439), neveu du sculpteur Claus Sluter (vers 1350-1406), ou à un artiste de son entourage, la Vierge d’Autun porte l’Enfant emmailloté dans ses bras. Cette figuration de l’Enfant en nouveau-né est un exemple unique dans la sculpture…

 
…La restauration, conduite dans les années 1990, a permis de distinguer les couleurs de la couche picturale originale des repeints des XVIIIe et XIXe siècles. Ces derniers ont été en partie retirés afin de donner à cette œuvre du patrimoine bourguignon un état plus proche de son aspect original. Le tissu dans lequel l’Enfant est emmailloté, qui avait été repeint en bleu au XVIIIe siècle, a ainsi retrouvé sa teinte rouge d’origine. Les carnations ont retrouvé leur teinte rose pâle, les vêtements leurs riches broderies et leurs décors dorés.

 

Le restaurateur qui a fait la restauration confirme tout ceci, même si l’attribution à Claus de Werve n’est qu’une attribution, mais faite cette-fois ci sur des critères stylistiques et historiques sérieux (bien plus que pour l’Eve de la cathédrale).

 

On pourrait rajouter que la pierre provient de la carrière d’Asnières-lès-Dijon, à 10 km environ au nord de Dijon. Afin de s’en assurer, le restaurateur auteur de ces lignes s’y rendit assez vite (c’était au début de l’étude, en 1994) et prit rendez-vous avec le propriétaire, car la carrière se trouve sur un terrain privé. Le moyen le plus rapide pour la mission était de passer par la grande demeure moderne construite au milieu de la forêt, de prendre l’ascenseur non pour monter mais pour descendre dans la carrière souterraine. C'était bien plus facile d’accès ainsi que par son ouverture à l’air libre de l’autre côté de la petite colline. La carrière, inexploitée depuis plusieurs décennies, avait été réaménagée en piscine… ça faisait décor de film à la James Bond.

Le restaurateur fit des prélèvements sur une paroi directement dans la roche (au début de la carrière et non au fond, dont l’exploitation était évidemment plus récente), et les emmena avec un microscopique échantillon de la pierre de la sculpture de la Vierge au Laboratoire de Recherche des Monuments Historiques pour comparaison. La très aimable et grande spécialiste de la question Annie Blanc savait déterminer au premier coup de microscope la provenance d’un échantillon de toutes les carrières françaises, et même plus. Elle confirma sans peine la provenance.

 

L’identification de la pierre d’Asnières-lès-Dijon avait été facile, la compréhension de la polychromie originale de la sculpture l’était aussi.

 

Commandée par le chancelier Rolin, personnage le plus puissant et le plus riche après le duc de Bourgogne, la Vierge avait été recouverte de la plus riche et de la plus fine des polychromies. Les archives (surtout les comptes) nous apprennent que dès la première moitié du XVème siècle les plus grands peintres ne réalisaient pas seulement la peinture des panneaux d’autels ou autres, de murs... mais qu’ils œuvraient aussi sur les sculptures. Il leur arrivait même parfois de les restaurer quand cela devenait nécessaire.

Il était donc naturel de retrouver sur une telle sculpture la complexité d’une mise en œuvre picturale très soignée avec la succession des sous-couches préparatoires, l’utilisation très contrôlée de la feuille d’or et de l’or à la coquille, la finesse de la peinture des carnations, les très fins décors en bordure des vêtements

 

L’usure de la peinture rend parfois la compréhension difficile : on utilise alors la loupe binoculaire, puis on reporte ses observations sur des  dessins aquarellés, documents de travail permettant une synthèse visuelle directement compréhensible (tout en réalisant le plus souvent un tableau stratigraphique comme un archéologue). Pour une œuvre importante comme celle-ci, on fait également des prélèvements très choisis permettant en laboratoire de visualiser la stratigraphie des couches successives et d’en analyser les constituants. Il est alors possible de conclure sur la présence de tel ou tel pigment, en concordance ou non avec les matériaux et techniques employés à l’époque, qu'on connait assez bien. 

 

 

 

Sur la robe de la Vierge un œil averti perçoit immédiatement la présence de brocarts appliqués, imitant la richesse du tissu.

Cette  robe fut malheureusement recouverte (sans doute au début du XIXème siècle) d’une couche uniformément rouge, cachant l’extrême délicatesse des décors peints sur les brocarts (avec sur la photo un rectangle grand comme deux pouces de dégagement de la polychromie originale).

 

 

En plus du bleu sur le tissu habillant l'Enfant on avait repeint d’une couche blanche le revers du manteau figurant des peaux d’hermine cousues, avec la queue noire de la fourrure à chaque pièce (ce qui indique, après bref calcul et extrapolation qu’il aurait fallu occire environ 200 pauvres petites bêtes  pour servir de doublure à ce manteau). Ces queues n’avaient pas la forme qu’on leur a données plus tard surtout dans l’héraldique, elles étaient simplement stylisées sous forme de losanges très finement sculptés puis peints en noir.

 

 

L’étude permit de voir aussi de nombreuses reconstitutions en plâtre de plis cassés du manteau, peu visibles sous la crasse et réalisés eux aussi dans le courant du XIXème siècle, sans doute pendant la campagne de nouvelle polychromie décrite ci-dessus. 

 

Si la polychromie d’origine était complexe, la restauration de l’œuvre était relativement simple, tout en étant très longue et assez délicate : nettoyage, reprise des reconstitutions des plis, retouche de ces zones modernes (par couches successives d’aquarelle) avec mise en couleur au ton environnant tout en restant visible pour l’œil averti.

Enfin il fut décidé plus tard de faire un « dégagement » (au scalpel sous loupe binoculaire) du bleu du tissu habillant l'Enfant, du repeint blanc de l’hermine, mais non du rouge de la robe, cette opération s’avérant extrêmement coûteuse.

J’étais assez fier d’avoir à travailler sur une telle œuvre, célèbre à juste titre, et dont on pouvait voir des moulages un peu partout, du musée des monuments français jusque dans l’église d’Anost, petite bourgade du Morvan d’où était originaire la nourrice de Francis Poulenc (ce qui n’a rien à voir avec le sujet de cet article).

C’est l’œuvre aussi qui avait été choisie pour expliquer exhaustivement la technique du moulage à « bon creux » (à pièces) dans un ouvrage de référence sur la méthode et le vocabulaire de la sculpture.

Ou encore celle en couverture d’un ouvrage de référence sur l’art gothique, dans la célèbre collection Mazenod, mais avec une photo avant restauration, car comme on a vu, le voile de la Vierge est blanc !

 

 

Je mettais en pratique ce que j’avais appris avec enthousiasme quelques années auparavant pendant ma formation : une restauration fondamentale exploitant la compréhension des techniques anciennes (mais aussi modernes) de mise en couleur et leurs capacités expressives, que ce soit sur panneaux ou sur sculptures.

 

Depuis le début de mon activité j’avais surtout restauré des sculptures « nues », c’est-à-dire non recouvertes de peinture, et me sentais cantonné dans ce domaine.

Comme dans tout milieu, les étiquettes sont vite collées aux individus, je n’y avais pas échappé. J’avais longuement pratiqué la taille et la sculpture avant la reprise de mes études à 29 ans, et étais catalogué comme moins intéressé par la couleur. Il est vrai j’étais naturellement moins que d'autres connaisseur de peinture au début de ces études de restaurateur. 

Ce catalogage malheureux se renforça  lorsque je m’investis dans le laser (voir article précédent), ce qui  pouvait faire croire que je ne m’intéressais qu’aux techniques de nettoyage de la pierre. 

Ce furent de très longues heures passées en solitaire en compagnie de cette merveilleuse petite sculpture, à l'attitude si douce et de si grandes qualités artistiques. La région est belle, le personnel du musée était bienveillant et accueillant, la musique qui m’accompagnait presque en permanence me permettait de passer de longues journées de travail sans trop de tristesse.

 

I am a poor lonesome restaurateur and a long way from home…

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