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12 novembre 2021 5 12 /11 /novembre /2021 17:42

 

 

A Metz avec le Christ du chancel mérovingien, suite et fin en musique

Au plus profond des salles du musée de Metz je débute l'étude historico-technologique du fameux chancel de Saint-Pierre-aux-Nonnains en mettant en fond sonore du chant vieux-romain, à l’origine du grégorien. De l’une des plaques où se trouve représenté un Christ en majesté sort une voix divine :

  • Jean, mon ami, te souviens-tu de moi ? Que cette musique me fait chaud au cœur !

Je ne connaissais que trop cette voix ! Celle de Senlis, celle du Christ couronnant de Senlis ! (voir article dans le blog) Cette sculpture était donc celle d’un Christ comme on le pensait, mais bien plus sommairement sculptée que celle de Senlis.

Je n’étais pas vraiment étonné, sinon par le tutoiement ! Le dieu me vouvoyait à Senlis, il me tutoyait à Metz. Peut-être trouvait-il que nous étions désormais assez familiers l’un envers l’autre ? Ou alors estimait-il que j’avais suffisamment restauré ces dernières années de ses corps de pierre, de bois ou de plâtre ou encore d’ivoire pour que nous entamions une relation plus proche ?

J’étais très gêné et  ne savais comment lui adresser la parole….

L’appeler directement Jésus aurait été trop direct. Je ne pouvais non plus l’appeler « Mon Dieu », ou encore « Seigneur » comme beaucoup font quand ils-elles lui parlent. J’étais toujours  dans un athéisme irrémédiable. Ce n’était ni mon dieu, ni mon seigneur. Mais converser avec un dieu qui n’existe pas était quelque peu paradoxal!

Je me résolus à ne pas l’appeler, à lui répondre directement. Quant au tutoiement il était maintenant de rigueur.

  • Tu sais, depuis que les prophètes de Dijon annonçant ta venue dans le monde terrestre m’ont parlé, et surtout depuis nos conversations à Senlis, plus rien de m’étonne…

Il soupira légèrement, voyant que le phénomène divin ne m’impressionnait guère.

  • Jean, cette représentation qu’on a faite de moi sur cette plaque de chancel est un vrai problème, cela pour deux raisons. La première, tu en conviendras, est que je suis vraiment très laid, très grossièrement sculpté. Etant donnée ma condition divine, littéralement supérieure ne serait-ce que par mon séjour dans les cieux, le sculpteur aurait tout de même pu soigner un peu plus son travail. D’autant plus que par la suite les hommes ont toujours tenté de me faire très beau, bien plus que je n’étais dans la réalité. Ne dit-on pas beau comme un dieu, ou alors « Le beau Dieu » comme au trumeau du portail central de la cathédrale d’Amiens ?
  •  

La deuxième raison est encore plus pénible : cela ne fait que quelques heures que tu es dans cette pièce et m’as pour l’instant peu regardé. Approche-toi ! Tu vois bien que mon bloc est cassé de partout,

et qu’une vilaine fissure traverse mon visage. Peux-tu faire quelque chose rapidement ? Cela fait onze siècles que j’ai été brisé suite aux transformations de l’église pendant la période ottonienne (Xème siècle), et le recollage suite à la découverte de 1897 n'est pas très heureux. J’attends donc avec impatience qu’on améliore un jour les choses !  

J’aurais bien voulu satisfaire immédiatement sa demande, j’en avais les moyens techniques, mais j’avais un autre programme, même si satisfaire une demande divine n’est pas si courant !  Je lui expliquai donc en quoi les choses se font moins facilement sur terre qu’au paradis : on devait attendre la fin de mon étude technique, puis la décision par le conservateur, puis la discussion avec le conservateur conseiller-musées, puis la rédaction d’un cahier des charges pour le lancement d’un appel d’offres, puis le choix du prestataire, le débat en commission interrégionale des musées, l’acceptation budgétaire par la commune, la rédaction du bon de commande, l’envoi au restaurateur, la disponibilité de celui-ci, etc…

Je sentis sa perplexité, peu au fait qu’il était de la complexité infernale  des administrations terrestres. L’enfer n’était pas son domaine. Pour le rassurer, je précisai qu’en résumé, étant donnée la connaissance que j’avais du dossier, il n’était pas impossible qu’un jour la restauration de l’ensemble du chancel se fasse, et que le bloc contenant son image de pierre serait restauré aussi bien que les autres. Je rajoutais que, si c’était moi qui étais en charge de la restauration, je m’occuperais de son bloc en premier. Je m’avançais un peu car je n’en savais alors strictement rien.

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C’est ainsi que pendant de nombreuses journées je travaillai dans une fausse solitude : j’avais de la compagnie, et pas n’importe laquelle, qui apparemment s'adressait donc exclusivement à moi ! Le temps passait très agréablement dans cette salle du chancel du musée de Metz. Le Christ et moi chantions parfois ensemble, du Roland de Lassus ou du Poulenc, mes compositeurs préférés de musique chorale quand je chantais dans un ensemble vocal. 

Ce que j’espérais arriva : on me confia quelque temps plus tard la restauration du chancel dont les deux opérations les plus importantes furent quelques travaux structurels (dont la plaque du Christ), la dérestauration de quelques compléments modernes datant de la restauration du musée des années 1970,

, plus un nettoyage  complet des encrassements, badigeons… déposés à la surface depuis la découverte.

J’étais très heureux de pouvoir poursuivre l’étude par ces travaux de restauration : cela me permettait de continuer à faire mes observations de nature archéologique. Car je n’avais toujours pas réussi à proposer  une reconstitution.

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En saison touristique creuse et en dehors des visites de scolaires, les musées en région ne sont guère fréquentés ! Avec le Christ nous échangions peu sur les questions de foi, de religion, trop irrationnelles et spirituellement vaines à mon sens (et au sien). Nous parlions un peu plus d’Eglise, au sein de laquelle on trouve aussi bien les errements que les grandeurs de la nature humaine.

Nous évoquions aussi les questions de liturgie, mère de tous les arts religieux de par l’organisation des rites et des cérémonies, et donc de leur environnement, peint, sculpté ou musical. Car qui dit liturgie dit musique ! Il est évident que dans sa Palestine natale le Christ chantait depuis l’enfance lors des cérémonies religieuses, ainsi que tout participant (ce qu’il me confirma). Les évangiles eux-mêmes le mentionnent alors que le moment de son propre sacrifice approche et qu’il monte avec ses disciples au mont des oliviers après avoir chanté les cantiques (Marc, 14-26 ; Matthieu 26-30).

Comme beaucoup de restaurateurs-trices et depuis de longues années j’avais pris l’habitude, ou alors était-ce une nécessité, d’accompagner mon travail par de la musique enregistrée, quand je ne chantais pas moi-même.  Je ne le faisais pas avec des écouteurs, mais par haut-parleurs quand j’étais seul dans une salle de musée en cours de rénovation, une réserve, une cathédrale dont on m’avait confié la clé… ou alors dans tant d’églises ouvertes mais vides de fidèles, ou encore dans mon atelier.

J’essayais souvent de faire correspondre l’époque de l’œuvre sur laquelle je travaillais avec celle d’une œuvre musicale. C’était aussi une façon comme une autre de tromper mon ennui au cours de trop fréquentes tâches répétitives. Je choisissais parfois l’œuvre à l’année près, comme par exemple les premiers nocturnes de Chopin (op.15) pendant la restauration de l’original du Lion au serpent de Barye, réalisé en 1832 (maintenant au musée de Lyon, alors à Lisieux). Cela donnait parfois des confrontations amusantes, même incongrues… Comme travailler sur des Carpeaux tout en écoutant Wagner, tous deux très actifs durant les années 1860 ! Durant toute la première partie de ma « carrière », j’avais surtout restauré des œuvres du XIXème siècle (vraiment beaucoup…), ce qui me rendait la tâche facile, les enregistrements de musique romantique (plus largement "classique") étant innombrables. Des intégrales de sonates, de quatuors… ou consacrées au piano y passèrent, de Scarlatti à Prokofiev, en passant par ... : 

 J’aurais aimé écouté un peu plus de musique contemporaine, mais restaurer des œuvres parfois du vivant même de leur auteur me gênait.  Je fis quelques entorses, comme faire écouter aux murs du Louvre le fameux « Répons » de Boulez, cela dans les sous-sols du musée des arts décoratifs.

C’était pour restaurer un Frémiet, sculpteur de la deuxième moitié du XIXème on ne peut plus académique et donc tout à l’opposé de l’esprit de Boulez. Je répétai cette expérience de musique contemporaine dans la chapelle du musée de la Chartreuse de Douai par deux belles œuvres de jeunesse de Philippe Hurel, « Fragments de lune » et « Diamants Imaginaires… ». 

Ou encore l’extraordinaire « Territoires de l’oubli », longue pièce pour piano de Tristan Murail. C’était entre autres au musée de Lons-le-Saunier, devant les œuvres de Jean-Joseph Perraud (1819-1876), sculpteur non immortel.

Les enregistrements de musique religieuse baroque, cantates, oratorios, messes, motets,  etc….  étaient bien sûr réservés pour les églises et ceux de musique Renaissance pour le musée du même nom.

Et quand je n’arrivais pas à trouver une correspondance dans le temps, je la prenais dans le sujet même de l’œuvre, ou à partir des personnages représentés, comme par exemple l’oratorio « Le Roi David » de Honegger au Puits de Moïse à Dijon.

Plus l’œuvre était éloignée dans le temps, plus il était difficile d’accompagner mon travail par une musique de la période, ou même du siècle. Pour le Moyen Âge les hommes et femmes ne chantaient pas moins que maintenant, les musiciens étaient certainement aussi nombreux mais quels étaient précisément leur répertoire, leurs instruments, et surtout leurs interprétations ? Plus on remonte dans le temps, plus il est difficile de se faire une idée juste.

Il n’en est peut-être pas ainsi pour la musique religieuse, celle qui accompagne directement la liturgie. J’avais la chance d’avoir dans ma CDthèque l’enregistrement de la plus ancienne des musiques chrétiennes qu’on puisse écouter, à savoir le chant « vieux-romain » interprété par l’ensemble Organum.

https://organumcirma.com/produit/chant-vieux-romain/.

« (Cette) …musique est celle de l’ancien chant de l’Eglise de Rome, l’un des plus vieux répertoires dont les hommes ont gardé trace de mémoire. Jusqu’au XIIIe siècle ce répertoire accompagnait les liturgies pontificales. Il disparut avec l’installation de la papauté en Avignon, et tomba dans l’oubli. Redécouvert au début du XXe siècle, il suscita peu d’enthousiasme chez les musiciens, et ne commença à être vraiment étudié, sous l’angle liturgique puis musicologique, qu’à partir de la deuxième moitié du vingtième siècle. Pour le distinguer du chant grégorien on le nomma alors « chant vieux romain ». .

Ce chant précéda le chant messin, lui-même à l’origine du célèbre chant grégorien. Le chant vieux-romain voyageait évidemment avec les papes toujours accompagnés de leurs chantres lors de leurs nombreux périples européens, dont ceux menant à Metz, ville très importante à cette époque.

Il n’est donc pas étonnant que le Christ de pierre ait manifesté son contentement quand je mis cette musique dans la salle du musée : il l’avait déjà entendue 13 siècles auparavant dans l’église mérovingienne de Saint-Pierre-aux-Nonnains de Metz !

Ma mission se termina malheureusement sans découverte technologique majeure, qui aurait pu compléter les données des fouilles archéologiques. C'était une grosse déception mais il me fut impossible de proposer des reconstitutions même partielles du chancel, en replaçant au moins telle ou telle pierre correctement par rapport à une autre. Si des fouilles modernes ont révélé l’endroit vraisemblable de ce muret dans l’église, qui était disposé au moins en ligne droite sur toute sa largeur,  nous ignorons donc toujours sa disposition précise (sauf si de récentes découvertes ont eu lieu). (photos : Eglise de Saint-Pierre-aux-Nonnains, extérieur et intérieur : éléments du chancel en attente de nouvelle installation muséographique, photo de 2015)

 

Pour s'informer sur les chancels en général et plus particulièrement sur celui de Metz, on peut consulter une toute récente et très riche publication : Le chancel de Saint-Pierre-aux-Nonnains. Actes du colloque, dir. Anne Adrian, Silvana Editoriale, 2021. 288 p., 240 ill., 22 x 30 cm. ISBN : 9788836647286

 

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