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6 novembre 2021 6 06 /11 /novembre /2021 11:05

 

 A Metz avec le Christ du chancel mérovingien

 

Le temps passait… Je restaurais bien de temps en temps des Christ en croix, des Christs aux liens, des Christs portant la croix… mais ces Christs de souffrance ne me parlaient pas, encore moins  les Christs au tombeau. Peut-être s’adressait-il alors uniquement aux hommes et femmes  qui croyaient en lui et en leur rédemption ? Par contre je n’avais pas encore restauré, donc touché, des Christs en gloire, en majesté, pantocrator….

J’avais entamé quelque temps après la fin du chantier du portail ouest de Senlis une étude passionnante, celle du chancel mérovingien (et/ou carolingien ?) de Saint-Pierre-aux-Nonnains, au musée de Metz. (photo : disposition ancienne, et arbitraire, dans la salle du musée consacrée au chancel)

Le chancel est une clôture liturgique, muret de pierres d’environ 1 mètre de hauteur, séparant l’espace d’un lieu de culte chrétien  en deux : d’un côté et généralement dans le chœur l’espace sacré  de la célébration du sacrifice réservé en gros aux officiants, au clergé et aux chantres,  de l’autre côté celui réservé  aux fidèles, dans la nef. Ce muret est constitué alternativement de piliers et de plaques sculptés, maintenus entre eux à l'origine par un système de rainure-languette. 

Provenant de la petite église éponyme au centre de Metz, ce chancel a été découvert en 1897. Il  servait de blocage de maçonnerie dans les piliers et les murs de celle-ci et fut vite daté du très haut Moyen Âge, qui se confond d’ailleurs quelque peu avec la fin de l’Antiquité tardive. C’était en fait  un remploi, retaillé pour l’occasion : l’origine gallo-romaine des blocs ne faisait pas de  doute, surtout en raison de la présence de quelques  « trous de louve »  cavités creusées en forme de queue d’hirondelle permettant le soulèvement de blocs par le haut, grâce à la mise en place de l’outil de levage appelé « louve ».

On retrouve cet indice technologique majeur dans tout le monde romain. De plus, l’analyse de la pierre calcaire montra qu’elle provenait de la carrière antique de Norroy-lès-Pont-à-Mousson, sur les coteaux ouest de la Moselle à une trentaine de kilomètres au sud de Metz. (photo : le trou de louve est au centre). 

De gros blocs romains provenant d’une construction majeure avaient donc été débités, taillés et sculptés pour la construction de ce chancel, cela entre le 7ème et le 8ème siècle, d’après les spécialistes de la période.

La découverte archéologique était d’importance, et l’ensemble des blocs rejoignit vite le musée de Metz.

Jeune homme, je m’étais passionné pour la taille de pierre au point d’en avoir fait mon métier durant quelques années, avant de déchanter quelque peu et de m’orienter vers la sculpture, puis la restauration (voir de nombreux articles sur le sujet en amont dans ce blog). J’avais donc travaillé la pierre, étudié la stéréotomie, et enfin comme restaurateur observé l’évolution historique des techniques de taille dans de multiples circonstances, de l'Antiquité à nos jours, comme on dit. 

Je pouvais ainsi tenter de me mettre à la place du créateur des blocs du chancel. Je constatai vite qu’on était en présence d’un travail médiocre, aux yeux d’un « vrai » tailleur de pierre et/ou ornemaniste. On estime généralement que la créatition de cet ensemble date initialement de la période mérovingienne puis qu’il a été complété au cours d’une autre opération, plusieurs décennies plus tard (débordant peut-être sur la période carolingienne).

Les emprunts stylistiques pour les décors proviennent de plusieurs zones européennes, et comme les liens avec l’orfèvrerie sont établis, cela ne fait que confirmer que les modèles étaient couramment transportés.

C’est, d’un point de vue archéologique, un extraordinaire unicum.

 Mais ce n’est pas pour cela qu’il était bien taillé, même si son grand âge le rendait fort vénérable !

Après de longues heures d’observations, j’en conclus que l’opérant n’avait comme  outils de traçage qu’une règle peu rectiligne plus une équerre peu fiable,  ou que du moins il n’était pas arrivé à en suivre le tracé. La panoplie de ses outils de taille se réduisait pour l’essentiel à une ascia, suivant sa dénomination antique, et à deux ou trois petits ciseaux, qu’il maniait autant par percussion qu’à la « poussette » pour la finition. L’ascia est un outil de taille dont le tranchant perpendiculaire au manche  (comme une herminette) est de largeur variable,  il était ici de deux à trois centimètres de large. C’est donc une sorte de petite polka du tailleur de pierre que l’ouvrier multitâches tenait toujours à portée de main, car c’était un outil à tout faire.

L’assemblage des blocs n’était pas non plus soigné : on avait adopté le système rainure-languette, sans doute par imitation du travail du bois. (photos : vue de dessus et vue de côté d'un pilier). Alternativement pilier avec rainures, plaque avec languettes.

Etant donné le peu de soin donné à la taille, les rainures ne s’adaptaient que fort mal aux languettes (et réciproquement) ; tenter de faire des correspondances était difficile pour moi, car nombre de blocs n’étaient plus complets, soit par dégradation, soit par retaille lors du remploi ottonien du Xème siècle, quand le chancel  fut détruit et servit de blocage à la maçonnerie d’un nouvel édifice.

L’observation/enquête était passionnante ainsi que la tentative de reconstitution, mais découvrir que le tailleur mérovingien n’était que vaguement du métier était un peu frustrant. On peut, en résumant beaucoup, dire qu’on était au creux de la vague technologique (peut-être hors orfèvrerie) entre le savoir-faire romain et celui du renouveau médiéval qui n’allait pas tarder à se produire, à partir de la période carolingienne.

Heureusement le chancel était orné de décors ! Constitués pour l’essentiel d’entrelacs abstraits très décoratifs, on y voyait aussi quelques décors plus symboliques, tel un bel arbre de vie assez finement taillé (provenant donc sans doute de la deuxième campagne que certains placent dans la deuxième moitié du 8ème siècle ).

Sur un autre bloc un décor fait de croisillons attirait l’attention. Cette plaque pourrait symboliser une ouverture, porte ou fenêtre, sorte de claustra en bois avec quatre croisillons obliques.

On comprend vite que le tailleur/sculpteur avait travaillé sur cette pierre avec peu de méthode, et sur un tracé assez déficient.  3 croisillons n’étaient déjà pas très réguliers, presque comme s’il n’y avait pas eu de dessin initial et que le tailleur avait travaillé à main levée. Pour le quatrième, ayant sans doute commencé en haut et sans suivre aucune ligne directrice, il s’était retrouvé en bas du croisillon sans plus aucun repère. Il ne sut plus comment s’y prendre et fit littéralement n’importe quoi pour se retrouver finalement quelque part dans l’inachevé.  

Le plus intéressant dans cette mésaventure technique fut qu’on s’aperçut forcément à un moment que cela n’allait pas. Le bloc avec son décor raté fut cependant conservé tel quel et placé avec les autres. On peut donc imaginer que l’existence même et la fonction de cette plaque au sein du chancel étaient si importantes qu’on ne la mit pas au rebut pour en faire une autre. Ou alors manquait-on tout simplement de matériau qui aurait permis le remplacement ? Il est exceptionnel dans l’histoire des objets qu’on conserve et utilise un tel « raté ».

On voyait aussi sur la face d’un autre bloc une représentation humaine grossièrement représentée, qui levait la main droite dans un signe de bénédiction.  

C’était le premier jour de mon étude. Seul dans la salle, j’avais mis en fond sonore de la musique et l’ineffable sentiment de plénitude qu’elle procure, à travers des chants anciens de l’église de Rome, antérieurs même au chant grégorien et donc au moins aussi anciens que l’époque de notre chancel. On appelle parfois ce chant « vieux-romain ». A peine avais-je fini de déposer mon matériel dans un coin qu’une voix familière me héla venant du bloc à la représentation humaine, voix qui avait un je ne sais quoi d’humain et un presque rien d’autorité divine :

  • Jean, mon ami, te souviens-tu de moi ? Que cette musique me fait chaud au cœur !

Je ne connaissais que trop cette voix ! Celle de Senlis, celle du Christ couronnant de Senlis !!! C’était la confirmation de ce que la plupart des historiens de l’art pensaient, à savoir qu’on était bien en présence de la représentation sculptée d’un Christ bénissant. « Sculptée » est d’ailleurs un terme un peu exagéré et le qualificatif « gravée » serait presque préférable dans la mesure où la forme, très frustre par ailleurs,  se réduit en un bas-relief de deux centimètres de profondeur maximum.

Je n’étais pas vraiment étonné, sinon par le tutoiement ! Le dieu me vouvoyait à Senlis, il me tutoyait à Metz. Peut-être trouvait-il que nous étions désormais assez familiers l’un envers l’autre ? Ou alors estimait-il que j’avais suffisamment restauré ces dernières années de ses corps de pierre, de bois ou de plâtre ou encore d’ivoire pour que nous entamions une relation plus proche ?

J’étais très gêné et  ne savais comment lui répondre…. 

à suivre

 

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