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27 octobre 2021 3 27 /10 /octobre /2021 10:17

 

Les plus assidus des lecteurs de ce blog se souviennent peut-être de l’un de mes souvenirs, celui où quelques magnifiques prophètes statufiés depuis plus de 6 siècles  se mirent soudainement à m’adresser la parole. Cela m’était arrivé en 2003, à la fin de la restauration du fameux Puits de Moïse, restauration dont l’histoire est partiellement décrite en amont dans le blog. Il est vrai que je me trouvais au centre d’un grand établissement psychiatrique avec unités « ouvertes », l’hôpital de la Chartreuse à Dijon, et que croiser journellement quelques malades par ci par là avait pu altérer mes propres facultés mentales, même s’il reste à prouver que les maladies de l’esprit se propagent librement à travers l’éther qui nous environne tous.

Mais tout allait bien par ailleurs. Après quelques péripéties en son début la restauration du Puits de Moïse se déroulait normalement. Je voyais bien qu’aux yeux de la société je paraissais sain d’esprit. J’avais donc pris avec grande philosophie cette manifestation de prise de parole par des ymages à proprement parler extraordinaire. J’étais d’ailleurs bien trop occupé par mon activité professionnelle pour me poser plus de questions que cela, sans parler de mes douces occupations familiales.  

Je n’entendis plus de « voix » dans la période qui suivit, sinon que, ayant à travailler deux ans plus tard sur la problématique de la mise en couleurs ancienne des moulages du musée des Monuments français j’entendais parfois de bizarres chuchotements en traversant, souvent seul, les immenses espaces qu’on connait à Chaillot, lieux remplis à saturation par de la statuaire en plâtre de cathédrales, d’abbayes ou encore de basiliques. C'était pendant la rénovation du musée. Ici, en photo, le moulage partiellement polychromé de l'extraordinaire pilier des anges de la cathédrale de Strasbourg, en cours de remontage et dont je parlerai plus tard. 

Senlis 2007

Le courageux lecteur se souvient peut-être aussi de mes deux derniers envois, ceux où je décris les péripéties de la restauration du portail ouest de la cathédrale de Senlis. Qu’il me pardonne, je n’ai alors pas tout dit !  Je savais bien qu’on ne m’aurait pas cru, qu’on aurait pris mon témoignage pour du délire.

C’était à la toute fin du chantier. Le nettoyage était terminé, la retouche était en cours de finition, je me rendais souvent seul sur l’échafaudage pour la fin de la documentation, les prises de vues photographiques manquantes… J’étais au niveau du tympan, non loin de la Vierge et du Christ quand j’entendis une voix d’homme, plutôt douce et au timbre légèrement barytonnant sortir de la pierre, au niveau du visage du dieu couronnant sa mère :

  • Jean, mon ami, excusez-moi de vous déranger dans votre travail ! Mais nous nous posons beaucoup de questions, ma mère et moi, sur ce que vous avez fait avec vos collègues sur nos corps de pierre et de couleurs, depuis presque un an que vous êtes là.  Nos enveloppes matérielles créées en 1169 ont déjà vécu quelques événements, comme la remise en couleur de 1242 ou le moulage de la fin du XIXème siècle, entre autres. Je suis ici votre décompte d’années depuis la naissance de mon corps de chair, qui, soit dit en passant, est de 6 ans plus précoce que l’officiel, s’accordant en cela avec la plupart de  vos historiens et exégètes.

Depuis le début de votre travail nous nous sentons ma mère et moi plus « légers », plus propres, bref, plus présentables. Oui, qu’avez-vous donc fait ? Nous ne voyons rien de ce que vous faites sur nous, nos regards sont figés. Nous sentons par contre notre épiderme légèrement chatouillé par vos outils et vos produits.

De plus, ma douce mère bigle affreusement depuis que vous avez décidé de garder le surpeint et l’original juxtaposés.

Quant à moi, je suis aussi atteint d’un léger strabisme, n’est-ce pas ?

Qu’un dieu parlât ainsi à un être humain était déjà assez étonnant, même si on disait parfois que c’était déjà arrivé à Moïse, Mahomet et bien d’autres. Qu’il me vouvoyât l’était plus encore ! Enfin, qu’il se souciât de son apparence terrestre et lapidaire dépassait tout entendement.

Avant de répondre précisément à sa question, je l’interrogeai d’abord sur son vouvoiement. Il me précisa qu’il ne me connaissait pas assez pour me tutoyer d’emblée (je n’ai jamais été croyant et nous n’avions donc jamais échangé) et qu’avec mes cheveux blancs il pensait qu’il me devait le respect. Effectivement j’étais tout de même de plus de 20 ans son aîné de chair ! Ce n'était pas pour cela qu'il ignorait mes limites humaines... 

Ce point étant éclairci je n’eus pas le choix et lui parlai du travail de l’équipe de restauratrices-teurs. Il était fort intéressé par la technique et plus à l’aise dans ce domaine que quelques universitaires, sans doute grâce à ses années de jeunesse passées dans l’atelier de son père. Il sourcilla tout de même un peu quand j’abordai le chapitre méthodologie et déontologie. Il comprit que, suivant les critères actuels, sa pauvre mère et lui-même continueraient à bigler. La Vierge-mère restait d’ailleurs muette conformément à la religion chrétienne, à tendance fortement patriarcale pour le moins. Cela ne l'empêchait pas d'être toute ouïe, j'en étais sûr. Pour les rassurer, je leur appris (car un dieu ne sait pas tout contrairement à ce qu’on croit trop souvent) que le goût, c’est-à-dire la faculté de juger le beau, et les valeurs morales que les hommes avaient créés étaient très fluctuants. Un jour peut-être supprimerait-on le surpeint qui donnait à sa mère  ce regard bien étrange ? Il fallait simplement attendre la durée de quelques générations humaines, que les critères esthétiques et scientifiques aient évolué. Une broutille face à la durée d’une génération divine dont on sait qu’elle dure en moyenne  quelques milliers d’années tout au plus. Il savait tout cela. Depuis sa création un dieu avait généralement beaucoup plus de temps devant lui que les hommes.

Il soupira légèrement et me répondit qu’ils attendraient donc l’inéluctable changement dû au balancier du temps.

Nos échanges durèrent ainsi quelques jours. Je souhaitais qu’ils prennent rapidement fin, car le dernier comité scientifique approchait, et je ne voulais pas que sa voix chantante retentît en plein milieu de palabres plus ou moins nécessaires entre les sommités conviées pour la réception du chantier.

Si quelques membres du comité du 15 mai 2007 me lisent, ils se souviennent peut-être d’une certaine fébrilité de ma part lors de la dernière réunion sur l’échafaudage… On pouvait penser que c’était en raison de l’imminence du règlement du conflit doctrinal que j'avais avec le très sérieux architecte en chef, Etienne Poncelet (au centre sur la photo ;  voir mes envois précédents sur le blog). Je ne savais pas encore que l’issue me serait favorable. Mais si j’étais inquiet, c’était aussi pour la crainte que j’avais que Jésus ne m’interroge à  voix haute devant tout le monde pour me demander les raisons de ce remue-ménage sur l’échafaudage !

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