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17 mars 2020 2 17 /03 /mars /2020 10:44

La trouille du virus à la Villa Médicis

 

S’appelle-t-il Carlo ? Ou alors  Massimo ? Ma mémoire s’embrume.

Massimo est affolé, on le voit frapper de porte en porte, d’atelier en atelier, de logement en logement, dans cet immense lieu qu’est la Villa Médicis. Il m’explique la raison de cet empressement quand il passe chez moi : son neveu est à l’hôpital, en danger ; on manque de sang pour une opération.

Massimo est apprécié autant du personnel administratif et technique que des pensionnaires. Désespéré, il court,  cherche des bonnes volontés au sein de l’Académie de France à Rome,  des personnes prêtes à donner leur sang pour cette cause particulière.

Nous sommes mi-mars et le printemps s’annonce de toutes parts dans le magnifique jardin de la Villa, avec la superbe vue de la Ville en contre-bas. Le contraste est grand entre la beauté du lieu, la nature revenant à la vie et  l’angoisse, le désespoir qu’on perçoit dans les yeux et la voix de Massimo.

Une amie, restauratrice de peinture, est à Rome venue nous rendre visite, à ma femme et moi. Après une  brève discussion, nous tombons d’accord pour faire ce geste : nous savons ce qu’est le don du sang, nous l’avons fait quelquefois. De rares fois j’avoue, mais ce n’est pas nouveau pour nous. Enfin, il est plus motivant  de donner quand la sollicitation est  personnalisée.

Nous voilà donc  partis pour l’hôpital au centre de Rome. Nous sommes à une époque où la confiance des Français dans les capacités médicales et techniques des italiens est encore limitée. C’est absurde, tout est impeccable dans les locaux hospitaliers : accueil, hygiène, protections personnelles et du matériel de prélèvement face au virus qui est dans tous les esprits.

Avant le prélèvement, on prend naturellement ma tension. Elle est juste en dessous de la limite autorisée ! Je ne peux donc pas faire ce geste de solidarité.

J’aurai tout de même essayé. Ceux qui entreprennent cette démarche savent combien elle est sans risque, anodine, qu’on n’a pas grand mérite à y consacrer une heure ou deux, ce qui est ridicule en regard des bénéfices que cela procure.

De retour à la Villa, je rencontre plusieurs pensionnaires et leur raconte cette petite histoire, leur demandant si eux-mêmes avaient fait le geste. Tous me répondent la même chose, en gros qu’ils n’allaient pas risquer leur vie en ces temps sanitairement troublés, avec ce virus qui traîne partout. C’est une évidence pour eux. Les arguments rationnels que je leur donne n’ont aucune prise. Sont-ils donc tellement dans l’imaginaire qu’ils en sont à renier tout raisonnement, ou se défilent-t-ils en invoquant de faux arguments ?  Le seul qui aurait bien voulu accepter est le sensible Jean-Jacques Couapel, dont je devine alors qu’il est  lui-même atteint du virus !

Je croise quelque temps plus tard Massimo, lui demande des nouvelles de son neveu : l’opération a pu  avoir lieu et les choses vont dans le bon sens. Mais, me dit-il sur un ton de rancoeur et de tristesse, c’est plus grâce à la solidarité des personnes de l’administration qu'à celle des artistes, pourtant spécialistes du geste. 

C’était en mars 1987 ;  le virus était le VIH,  responsable du SIDA.  

 

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